À mon côtre Le Négrier

Tristan Corbière

Les Amours jaunes — 1873

Allons file, mon côtre ! Adieu mon Négrier. Va, file aux mains d’un autre Qui pourra te noyer… Nous n’irons plus sur la vague lascive Nous gîter en fringuant ! Plus nous n’irons à la molle dérive Nous rouler en rêvant… — Adieu, rouleur de côtre, Roule mon Négrier, Sous les pieds plats de l’autre Que tu pourras noyer. Va ! nous n’irons plus rouler notre bosse… Tu cascadais fourbu ; Les coups de mer arrosaient notre noce, Dis : en avons-nous bu !… — Et va, noceur de côtre ! Noce, mon Négrier ! Que sur ton pont se vautre Un noceur perruquier. … Et, tous les crins au vent, nos chaloupeuses ! Ces vierges à sabords ! Te patinant dans nos courses mousseuses !… Ah ! c’étaient les bons bords !… — Va, pourfendeur de lames, Pourfendre, ô Négrier ! L’estomac à des dames Qui paîront leur loyer. … Et sur le dos rapide de la houle, Sur le roc au dos dur, À toc de toile allait ta coque soûle… — Mais toujours d’un œil sûr ! — — Va te soûler, mon côtre : À crever ! Négrier. Et montre bien à l’autre Qu’on savait louvoyer. … Il faisait beau quand nous mettions en panne, Vent-dedans vent-dessus ; Comme on pêchait !… Va : je suis dans la panne Où l’on ne pêche plus. — La mer jolie est belle Et les brisans sont blancs… Penché, trempe ton aile Avec les goëlands !… Et cingle encor de ton fin mât-de-flèche, Le ciel qui court au loin. Va ! qu’en glissant, l’algue profonde lèche Ton ventre de marsouin ! — Va, sans moi, sans ton âme ; Et saille de l’avant !… Plus ne battras ma flamme Qui chicanait le vent. Que la risée enfle encor ta Fortune En bandant tes agrès ! — Moi : plus d’agrès, de lest, ni de fortune… Ni de risée après ! … Va-t’en, humant la brume Sans moi, prendre le frais, Sur la vague de plume… Va ! — Moi j’ai trop de frais. — Légère encor est pour toi la rafale Qui frisotte la mer ! Va… — Pour moi seul, rafalé, la rafale Soulève un flot amer !… — Dans ton âme de côtre, Pense à ton matelot Quand, d’un bord ou de l’autre, Remontera le flot… — Tu peux encor échouer ta carène Sur l’humide varech ; Mais moi j’échoue aux côtes de la gêne, Faute de fond — à sec —