L’Amour borgne

Renée Vivien

À l’heure des mains jointes — 1906

Je t’aime de mon œil unique, je te lorgne Ainsi qu’un Chinois l’opium : Je t’aime de mon amour borgne, Fille aussi blanche qu’un arum. Je veux tes paupières de bistre, Et ta voix plus lente qu’un sistre ; Je t’aime de mon œil sinistre Où luit la colère du rhum. Je te suis du regard, lubrique comme un singe, Ivre comme un ballon sans lest. Ton âme incertaine de Sphinge Flotte entre le zist et le zest. Et je halète vers l’amorce Des seins vibrants, du souple torse Où la grâce épouse la force, Et des yeux verts comme l’ouest. Ton visage s’estompe à travers les courtines ; Et tu médites, un fruit sec Entre tes lèvres florentines Où s’apaise un sourire grec. Je meurs de tes paroles brèves… Je veux que de tes dents tu crèves Mon œil où se brouillent les rêves, Comme un ara, d’un coup de bec.