Chanson d’autrefois.Chanson d’aujourd’hui. (Quelqu’un connaît-il ma cachette)

Victor Hugo

Les Quatre Vents de l’esprit — 1881

Quelqu’un connaît-il ma cachette ? C’est un lieu calme, où le ciel clair En un jour de printemps rachète Le mal qu’ont fait six mois d’hiver. Il y coule des eaux charmantes ; L’iris y naît dans les roseaux ; Et le murmure des amantes S’y mêle au babil des oiseaux. Là vivent, dans les fleurs, des groupes Épars, et parfois réunis, Avec des chants au fond des coupes Et le silence au fond des nids. La grâce de cette ombre heureuse Et de ce verdoyant coteau Semble faite des pleurs de Greuze Et du sourire de Watteau. Paris dans les brumes se plonge ; Et le cabaret de Régnier Ne vaut pas une heure de songe Sous les branches d’un châtaignier. Les plus belles choses du rêve Sont celles qu’admet l’antre frais, Et que confusément achève Le balancement des forêts. Je comprends peu qu’on soit superbe Et qu’il existe des méchants, Puisqu’on peut se coucher dans l’herbe Et qu’il fait clair de lune aux champs. Toutes les fleurs sont un langage Qui nous recommande l’amour, Qui nous berce, et qui nous engage À mettre dans nos cœurs le jour. Les vagues robes brillantées, Les seins blancs et les jeunes voix Des Phyllis et les Galatées Conseillent le rire et les bois. La vision de la vie, Larve des vents poursuivie, Passe et ne m’occupe pas. La terre est une masure ; Qu’importe ce que mesure L’heure en tournant son compas ! Que me fait la moisson blonde, L’étoile sortant de l’onde, L’aube dorant l’horizon, Et le bouquet sur la branche, Et la nue obscure ou blanche ! Ce n’est point là ma maison. Je regarde d’autres choses, D’autres astres, d’autres roses, L’autre figure du sort, Et ce champ noir que recouvre L’ombre, où vaguement s’entr’ouvre La fleur blême de la mort. Oh ! pour qui donc fleurit-elle, La pâle fleur immortelle ? Triste, elle s’épanouit ; Elle exhale, morne et sombre, On ne sait quel parfum d’ombre Dans l’inexprimable nuit. Au fond des brumes fatales, Sur ses sinistres pétales Tremble une étrange lueur ; La lugubre fleur regarde, Vertigineuse et hagarde, Comme une face en sueur. À sa lumière où s’éclipse La terrestre apocalypse, J’entrevois la vérité ; Car la vie est le mensonge, La chair trompe, et l’œil qui songe Voit mieux l’âme, l’homme ôté.