Stèle

Henri de Régnier

Les Jeux rustiques et divins — 1897

Le temple croule, pierre à pierre, en l’herbe grasse ; La colonne s’effrite et la frise s’efface, Et, dans le marbre dur où son choc fut sculpté, Le combat qui longtemps, corps à corps, a heurté L’Amazone hardie au Centaure barbu, Peu à peu, jour à jour, geste à geste, s’est tu Sous l’usure du vent, de la pluie et de l’ombre… Mais le Printemps sourit aux fentes du décombre ; L’acanthe voit fleurir la ronce qui la mord ; Sur l’épaule du dieu sans tête, droit encor, La colombe se perche et l’abeille se pose ; La déesse tombée est au niveau des roses Qui caressent sa joue et fleurissent sa bouche, Que la Nymphe marine ou le Triton farouche Se rouillent au revers de la médaille fruste, L’été en chante-t-il moins à toutes les flûtes Des roseaux de l’aurore ou des roseaux du soir ? La Vie aux mêmes lieux, la même, vient s’asseoir Toujours belle, et toujours sourit aux mêmes choses, Et l’Amour vient cueillir ses ronces et ses roses, Sans savoir que la fleur dont s’embaume sa main Et que l’épine qui blesse son pas divin, Toutes deux, tour à tour, teintes d’un double sang, Sont la chair du Passé et la griffe du Temps !