Matelots

Tristan Corbière

Les Amours jaunes — 1873

Vos marins de quinquets à l’Opéra… comique, Sous un frac en bleu-ciel jurent « Mille sabords ! » Et, sur les boulevards, le survivant chronique Du Vengeur vend l’onguent à tuer les rats morts. Le Jûn’homme infligé d’un bras — même en voyage — Infortuné, chantant par suite de naufrage ; La femme en bain de mer qui tord ses bras au flot ; Et l’amiral *** — Ce n’est pas matelot ! — Matelots — quelle brusque et nerveuse saillie Fait cette Race à part sur la race faillie ! Comme ils vous mettent tous, terriens, au même sac ! — Un curé dans ton lit, un’ fill’ dans mon hamac ! — — On ne les connaît pas, ces gens à rudes nœuds. Ils ont le mal de mer sur vos planchers à bœufs ; À terre — oiseaux palmés — ils sont gauches et veûles. Ils sont mal culottés comme leurs brûle-gueules. Quand le roulis leur manque… ils se sentent rouler : — À terre, on a beau boire, on ne peut désoûler ! — On ne les connaît pas. — Eux : que leur fait la terre ?… Une relâche, avec l’hôpital militaire, Des filles, la prison, des horions, du vin… Le reste : Eh bien, après ? — Est-ce que c’est marin ?… — Eux ils sont matelots. — À travers les tortures, Les luttes, les dangers, les larges aventures, Leur face-à-coups-de-hache a pris un tic nerveux D’insouciant dédain pour ce qui n’est pas Eux… C’est qu’ils se sentent bien, ces chiens ! Ce sont des mâles ! — Eux : l’Océan ! — et vous : les plates-bandes sales ; Vous êtes des terriens, en un mot, des troupiers : — De la terre de pipe et de la sueur de pieds ! — Eux sont les vieux-de-cale et les frères-la-côte, Gens au cœur sur la main, et toujours la main haute ; Des natures en barre ! — Et capables de tout… — Faites-en donc autant !… — Ils sont de mauvais goût… — Peut-être… Ils ont chez vous des amours tolérées Par un grippe-Jésus accueillant leurs entrées… — Eh ! faut-il pas du cœur au ventre quelque part, Pour entrer en plein jour là — bagne-lupanar, Qu’ils nomment le Cap-Horn, dans leur langue hâlée : — Le cap Horn, noir séjour de tempête grêlée — Et se coller en vrac, sans crampe d’estomac, De la chair à chiquer — comme un nœud de tabac ! Jetant leur solde avec leur trop-plein de tendresse, À tout vent ; ils vont là comme ils vont à la messe… Ces anges mal léchés, ces durs enfants perdus ! — Leur tête a du requin et du petit-Jésus. Ils aiment à tout crin : Ils aiment plaie et bosse, La Bonne-Vierge, avec le gendarme qu’on rosse ; Ils font des vœux à tout… mais leur vœu caressé A toujours l’habit bleu d’un Jésus-christ rossé. — Allez : ce franc cynique a sa grâce native… Comme il vous toise un chef, à sa façon naïve ! Comme il connaît son maître : — Un d’un seul bloc de bois ! — Un mauvais chien toujours qu’un bon enfant parfois ! — Allez : à bord, chez eux, ils ont leur poésie ! Ces brutes ont des chants ivres d’âme saisie Improvisés aux quarts sur le gaillard-d’avant… — Ils ne s’en doutent pas, eux, poème vivant. — Ils ont toujours, pour leur bonne femme de mère, Une larme d’enfant, ces héros de misère ; Pour leur Douce-Jolie, une larme d’amour !… Au pays — loin — ils ont, espérant leur retour, Ces gens de cuivre rouge, une pâle fiancée Que, pour la mer jolie, un jour ils ont laissée. Elle attend vaguement… comme on attend là-bas. Eux ils portent son nom tatoué sur leur bras. Peut-être elle sera veuve avant d’être épouse… — Car la mer est bien grande et la mer est jalouse. — Mais elle sera fière, à travers un sanglot, De pouvoir dire encore : — Il était matelot !… — C’est plus qu’un homme aussi devant la mer géante, Ce matelot entier !… Piétinant sous la plante De son pied marin le pont près de crouler ; Tiens bon ! Ça le connaît, ça va le désoûler. Il finit comme ça, simple en sa grande allure, D’un bloc : — Un trou dans l’eau, quoi !… pas de fioriture. — On en voit revenir pourtant : bris de naufrage, Ramassis de scorbut et hachis d’abordage… Cassés, défigurés, dépaysés, perclus : — Un œil en moins. — Et vous, en avez-vous en plus : — La fièvre-jaune. — Eh bien, et vous, l’avez-vous rose ? — Une balafre. — Ah, c’est signé !… C’est quelque chose ! — Et le bras en pantenne. — Oui, c’est un biscaïen, Le reste c’est le bel ouvrage au chirurgien. — Et ce trou dans la joue ? — Un ancien coup de pique. — Cette bosse ? — À tribord ?… excusez : c’est ma chique. — Ça ? — Rien : une foutaise, un pruneau dans la main, Ça sert de baromètre, et vous verrez demain : Je ne vous dis que ça, sûr ! quand je sens ma crampe… Allez, on n’en fait plus de coques de ma trempe ! On m’a pendu deux fois… — Et l’honnête forban Creuse un bateau de bois pour un petit enfant. — Ils durent comme ça, reniflant la tempête Riches de gloire et de trois cents francs de retraite, Vieux culots de gargousse, épaves de héros !… — Héros ? — ils riraient bien !… — Non merci : matelots ! — Matelots ! — Ce n’est pas vous, jeunes mateluches, Pour qui les femmes ont toujours des coqueluches… Ah, les vieux avaient de plus fiers appétits ! En haussant leur épaule ils vous trouvent petits. À treize ans ils mangeaient de l’Anglais, les corsaires ! Vous, vous n’êtes que des pelletas militaires… Allez, on n’en fait plus de ces purs, premier brin ! Tout s’en va… tout ! La mer… elle n’est plus marin ! De leur temps, elle était plus salée et sauvage. Mais, à présent, rien n’a plus de pucelage… La mer… La mer n’est plus qu’une fille à soldats !… — Vous, matelots, rêvez, en faisant vos cent pas Comme dans les grands quarts… Paisible rêverie De carcasse qui geint, de mât craqué qui crie… — Aux pompes !… — Non… fini ! — Les beaux jours sont passés : — Adieu mon beau navire aux trois mâts pavoisés ! Tel qu’une vieille coque, au sec et dégréée, Où vient encor parfois clapoter la marée : Âme-de-mer en peine est le vieux matelot Attendant, échoué… — quoi : la mort ? — Non, le flot.