La Cour du Lion
Jean de La Fontaine
Fables — 1678
Sa Majesté Lionne un jour voulut connoistre,
De quelles nations le Ciel l’avait fait maistre.
Il manda donc par deputez
Ses vassaux de toute nature,
Envoyant de tous les costez
Une circulaire écriture,
Avec son sceau. L’écrit portoit
Qu’un mois durant le Roy tiendroit
Cour pleniere, dont l’ouverture
Devoit estre un fort grand festin,
Suivy des tours de Fagotin.
Par ce trait de magnificence
Le Prince à ses sujets étaloit sa puissance.
En son Louvre il les invita.
Quel Louvre ! un vray charnier, dont l’odeur se porta
D’abord au nez des gens. L’Ours boucha sa narine :
Il se fust bien passé de faire cette mine,
Sa grimace dépleut. Le Monarque irrité
L’envoya chez Pluton faire le dégoûté.
Le Singe approuva fort cette severité ;
Et flatteur excessif il loüa la colere
Et la griffe du Prince, et l’antre, et cette odeur :
Il n’estoit ambre, il n’estoit fleur,
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flaterie
Eut un mauvais succés, et fut encor punie.
Ce Monseigneur du Lion là,
Fut parent de Caligula.
Le Renard estant proche : Or ça, luy dit le Sire,
Que sens-tu ? dis-le-moy : Parle sans déguiser.
L’autre aussi-tost de s’excuser,
Alleguant un grand rume : il ne pouvoit que dire
Sans odorat ; bref il s’en tire.
Cecy vous sert d’enseignement.
Ne soyez à la Cour, si vous voulez y plaire,
Ny fade adulateur, ny parleur trop sincere ;
Et tâchez quelquefois de répondre en Normant.