La nuit, pendant que les pêcheurs sont en mer

Victor Hugo

Les Quatre Vents de l’esprit — 1881

Les visions se répandent Dans le firmament terni ; De hideux nuages pendent Au noir plafond infini ; L’étoile y vient disparaître ; Il semble qu’une main traître, Guettant les astres vermeils, Au fond de l’ombre indignée, Tend ses toiles d’araignée Pour ces mouches, les soleils. L’arbre se tord sur la côte ; Le flot s’acharne au récif ; Une clameur triste et haute Avertit l’homme pensif ; L’écume roule, avalanche ; La lame féroce et blanche Luit comme l’yatagan ; La terre sanglote et souffre, Livrée aux baisers du gouffre, Au viol de l’ouragan. La mer n’est plus qu’épouvante ; Le ciel s’effare ; on dirait Que la nature vivante Devient songe et disparaît ; Tout prend l’aspect et la forme D’une horrible ébauche énorme Ou d’un grand rêve détruit ; Les ténèbres en décombres Emplissent de leurs blocs sombres L’antre immense de la nuit. Ah ! n’est-ce pas, Dieu sublime, Dieu qui fis l’arche et le pont, Que tout naufrage est un crime Et que quelqu’un en répond ? S’il manque une seule tête, Tu puniras la tempête ; Tu sais, toi qui nous défends Et qui fouilles les repaires, Le compte de tous les pères, Le nom de tous les enfants !