Le Soleil et les Grenouilles (XII)

Jean de La Fontaine

Fables — 1668

Les filles du limon tiraient du roi des astres Assistance et protection : Guerre ni pauvreté, ni semblables désastres, Ne pouvaient approcher de cette nation ; Elle faisait valoir en cent lieux son empire. Les reines des étangs, grenouilles veux-je dire, (Car que coûte-t-il d’appeler Les choses par noms honorables ?) Contre leur bienfaiteur osèrent cabaler, Et devinrent insupportables. L’imprudence, l’orgueil, et l’oubli des bienfaits, Enfants de la bonne fortune, Firent bientôt crier cette troupe importune : On ne pouvait dormir en paix. Si l’on eût cru leur murmure, Elles auraient, par leurs cris, Soulevé grands et petits Contre l’œil de la nature. Le soleil, à leur dire, allait tout consumer ; Il fallait promptement s’armer, Et lever des troupes puissantes. Aussitôt qu’il faisait un pas, Ambassades coassantes Allaient dans tous les États : À les ouïr, tout le monde, Toute la machine ronde Roulait sur les intérêts De quatre méchants marais. Cette plainte téméraire Dure toujours : et pourtant Grenouilles doivent se taire, Et ne murmurer pas tant : Car si le soleil se pique, Il le leur fera sentir : La république aquatique Pourrait bien s’en repentir.