C’est vrai, je me suis beaucoup plainte

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

C’est vrai, je me suis beaucoup plainte De l’amer bonheur de mes jours, Des étés avec la jacinthe Qui me brisaient le cœur d’amour. Je me suis plainte, âpre et pâlie, De l’univers étincelant, Et de cette mélancolie Qui tombe, au soir, d’un rosier blanc. Je me suis plainte et désolée De n’avoir aimé qu’en pleurant La chaude torpeur de l’allée Où des groseillers sont en rangs. De ne m’être assise qu’émue Aux chaises de fer des jardins, À l’heure où la feuille remue Son ombre sur les cailloux fins, De n’avoir, quand le verger brille, Contemplé, qu’en souffrant de tout, La paix des doubles camomilles Dans le massif luisant et doux. Je me suis plainte, ô Juillet tendre, Chaque fois que vous reveniez Vous rafraîchir et vous étendre À l’ombre du faux-ébénier. Mais maintenant bien autre chose Tourmente ce cœur éploré, Je ramène sur moi les roses Pour que mon bras soit déchiré, Je courbe au-dessus de ma bouche Tous les vents avec leur parfum, Afin que mon âme se couche Dans un arome de miel brun. Et je ne veux pas d’autre force Que ma fatigue et son ardeur : Qu’aucune ombre, qu’aucune écorce Ne protège un si faible cœur, Qu’aucune flèche, aucune flamme, Qu’aucune aride pâmoison Ne soit épargnée à cette âme Qui veut défaillir de frisson. Et qu’aucun clocher dans le monde Ne soit si haut, ne soit si fort, Ni si fêlé de lourdes ondes Que ce cœur meurtri d’échos d’or… — Ah ! goûter tout ce qui tourmente ! L’été gonflé de lis ouverts, Et la fraîche odeur astringente Qui monte, au matin, des prés verts ! Aimer les trompettes, les flûtes, Être prêt à s’évanouir Quand le son qui se répercute Bosselle l’âme de plaisir. — Ma vie, ô vie ample et facile, Me pardonnerez-vous cela : Je ne veux pas être tranquille, Je vous mènerai, mon cœur las, Dans toutes les grottes de larmes, Dans des jardins chauds et glacés, Et sur des routes de vacarme Où vos deux pieds seront percés. Je vous mènerai, chère vie, Dans de si torrides étés Que vous crierez, inassouvie, Et les regards épouvantés. Ma belle vie échevelée Si sensible et fine de peau, Vous serez roulée et foulée, Vous serez en sang, en lambeaux, Mais je vous dirai « Ô mon être, Portez mieux ce destin fatal ; Peut-être il nous reste à connaître Quelque amour qui fera plus mal…