Amours, plaisant nourriture

Christine de Pizan

Lays

Amours, plaisant nourriture, Trés sade et douce pâture, Pleine de bonne aventure, Et vie trés beneureuse, Du vrai loyal cuer l’ointture, Qui entour lui fais ceinture De joie, c’est ta droitture, Douce espérance amoureuse. Et qui toute creature Esjoïs de ta nature Peine fais par aventure ; Mais elle est si doulcereuse Qu’on te suit tout a esture, N’il n’est ponce ne rasture Qui effaçast ta pointure Tant est au cuer savoureuse. Tant plaît ta vie a maintenir A qui loyal se veut tenir En ton agréable dongier, Pour le bien qu’on puet retenir De toi servir, quant retenir Daignes Tamant sans estrangier. De toi si li fais soutenir Sa peine en gré, et s’astenir Se veut de jamais ne changier, Du bien lui fais grant point tenir Qui a lui doit apartenir, Mais qu’il si tiegne sans bougier. Et s’il est aucun qui soustiegne Que de toi viengne Plus mal que bien, vers moi viegne Et retiegne ; Prouver lui vueil que nullement N’en vient mal, mais qu’on s’y contiengne Et maintiegne ; Si bien que par droit apartiegne Que chacun tiengne Que servi soiés loiaument. Mais qui fault, mal lui en conviengne Quoi qu’il aviengne Ne, qui que loyauté te tiengne, Crois qu’il soustiegne Joie et douceur plus que tourment, Mais droit est qu’a l’amant soviegne Que gai se tiegne. N’en lui fausseté ne retiengne, Sans plus detiengne Une amour vraie seulement. Tant y a compris De bien en ton pris, Qu’on ne pourrait extimer Le bien que la pris En ton doulz pourpris A, par loyaument amer ; Ne par droit repris Cuer de toi épris Ne doit être, ne blâmer On ne puet le pris De toi, car appris Il a vie sans amer. Tu pues mander Et comander, Sans amender, De mal garder, Deuil retarder, Un cuer bourder, D’amour bauder, A toi soulder, Poindre et larder, Et posséder Sans nul frauder, Faire tarder De demander Pour foi garder De mal monder. Peine esmonder, Joie abonder, Tout marchander. Et deuil seder, Bas affonder. Et reffonder, Bel regarder, Voir recorder, Sans point bourder, Pais accorder, Non descorder, Droit recorder Pour amender, En sens fonder Et perfonder. Et s’aucuns n’ont de ta vie Nulle envie, Ains la veulent mesprisier, Gentillece est d’eux ravie ; Car plevie L’ont les bons pour eux aisier, Et plaisier Fais les cœurs, ou poursuivie Est joie sans delaissier. Par toi est dame servie, Assouvie Sans amenuisier Son honneur n’être asservie Mais suivie De baudour, qui rabassier Et froissier Fait doulour qui gent desvie ; Joie est qui la puet puisier. Mais on fait maint mauvais raport, Disant qu’au port De toi a doulereux aport. Et dont pluseurs se duellent, Et que moult pou y a déport Quoi qu’on s’i port Gaiement, et qu’en gré le port Celui ou ceux qui te veulent. Et que mieulx vaut qu’on se déport De ton aport, Que tel faissel on s’en emport, Et qu’a ton molin meulent Paille sans grain ceux qui ton port Suivent, déport N’ont de toi ne qui les raport A bien, ains périr suellent. Si est trop mau dit, Car pour voir je tien Que, sans contredit, Quant l’en devient tien On se desrudist, Qui ton doulz maintien Poursuit, n’escondit, Si com je maintien, N’yert ja ne desdit. L’amant, qui du tien Enrichis, mesdit Het ; pour ce soustien Que qui te laidist Son meffait retien Et fais un edit Ou pour fol le tien ; De toi soit maudit Et son preu detien. Soit party, Ressorty, Perverty, De ton doulz soulas Hors sorty, Converti En party Dur party Qui mesdit de tes las ! Dire halas ! Vain et las ! Comme las, Lui fais sans dire « gar t’y», S’ainsi l’as Se follas Ne meslas N’affolas Onc nul, cil soit amorty, Si débat son chief En vain, qui destruire Cuide par nul chief Ton fait, ne toi nuire, Que l’en voit sur tous reluire Et qui est tant fort Que ou monde n’a tel effort. Et c’est grant meschief De tel gent, qui duire Cuident de rechief Le monde, et recuire En nouvel sain, et réduire Gent sans le confort De toi, mais tu vains au fort. Amours sans chalange, Honneur et louange T’apartient, et, ment ge ? Quant fus par l’archange En ce monde étrange Envoyé en change De la male arrange Qui nous mist en fange, Et par toi en range Ou ciel sommes d’ange, Ce fu noble eschange Et un doulz meslange, Dont se te revenge Nul ne m’en laidenge, Car ne me desrenge De loyal loscnge. Mon cuer s’i essange Quant bien il te venge Et du tout étrange Haineuse grange. Dont blasmée ne clamée, Diffamée Ne nommée, Mau renommée Ne fusmée Ne dois être, mais aimée Et prisée plus qu’autre rien. Car armée Enarmée, Affermée, Confermée T’es et formée Bien fermée Pour nous, c’est chose informée, le nier n’y vauldroit rien. Exprimée Ne primée, Point frimée N’extimée De hors limée Trop semmée Ne pues être n’enflammée En ce monde terrien. Ains est dommage Qu’en ton hommage Et fol et sage Par droit usage N’est, car l’outrage Qui fait la rage Ou monde ombrage Par male et fausse convoitise. Serait en cage Et hors usage ; Ne tel langage, Comme on l’engage Par le hautage D’orgueil qui nage En maint rivage, N’iert ou monde, et ce qui l’atise C’est le buvrage Qu’envie charge Qui n’assowage, Ains deheberge De son heberge Toi qui sans barge, Comme en mer large, Vas flotant par telle faintise. Mais ou passage, Ou le péage Devons de gage, En l’eritage Du monde ombrage Y a ymage De fausse targe, D’amour fainte et fausse cointise. Si conclus qu’en ta closture, Vraie non pas couverture, On ne doit avoir roupture A vie très doulcereuse, Et qui en fait sa pousture Jusqu’il soit en sepulture Il puet bien la pourtraiture Porter de paix laüreuse. Car avec lui par jointure L’a a très forte cousture Cousue par aventure Si que peine doulereuse N’ara en la deffritture Infernal qui, par droitiure, Punist humaine faiiture En l’orde valée ombreuse.