Le Somnambule

Alfred de Vigny

Poèmes antiques et modernes — 1826

« Déjà, mon jeune époux ? Quoi ! l’aube paraît-elle ? Non ; la lumière, au fond de l’albâtre, étincelle Blanche et pure, et suspend son jour mystérieux ; La nuit règne profonde et noire dans les cieux. Vois, la clepsydre encor n’a pas versé trois heures ; Dors près de ta Néra, sous nos chastes demeures ; Viens, dors près de mon sein. » Mais lui, furtif et lent, Descend du lit d’ivoire et d’or étincelant. Il va, d’un pied prudent, chercher la lampe errante, Dont il garde les feux dans sa main transparente ; Son corps blanc est sans voile, il marche pas à pas, L’œil ouvert, immobile, et murmurant tout bas : « Je la vois, la parjure… interrompez vos fêtes. Aux Mânes un autel… des cyprès sur vos têtes… Ouvrez, ouvrez la tombe… Allons… Qui descendra ? » Cependant, à genoux et tremblante, Néra, Ses blonds cheveux épars, se traîne. « — Arrête, écoute. Arrête, ami ; les Dieux te poursuivent, sans doute ; Au nom de la pitié, tourne tes yeux sur moi ; Vois, c’est moi, ton épouse en larmes devant toi ; Mais tu fuis ; par tes cris ma voix est étouffée ! Phœbé, pardonne-lui ; pardonne-lui, Morphée. » — « J’irai… je frapperai… le glaive est dans ma main ; Tous les deux… Pollion… c’est un jeune Romain… Il ne résiste pas. Dieux ! qu’il est faible encore ! D’un blond duvet sa joue à peine se décore, L’amour a couronné ce luxe éblouissant… Écartez ce manteau, je ne vois pas le sang. » Mais elle : « Ô mon amant ! compagnon de ma vie ! Des foyers maternels si ton char m’a ravie Tremblante, mais complice, et si nos vœux sacrés Ont fait luire à l’Hymen des feux prématurés. Par cette sainte amour nouvellement jurée, Par l’antique Vesta, par l’immortelle Rhée Dont j’embrasse l’autel, jamais nulle autre ardeur De mes pieux serments n’altéra la candeur : Non, jamais Pénélope, à l’aiguille pudique. Plus chaste n’a vécu sous la foi domestique. Pollion, quel est-il ? » — « Je tiens tes longs cheveux… Je dédaigne tes pleurs et tes tardifs aveux, Corinne, tu mourras… » — « Ce n’est pas moi ! Ma mère, Il ne m’a point aimée ! Oh ! ta sainte colère À comme un Dieu vengeur poursuivi nos amours ! Que n’ai-je cru ma mère, et ses prudents discours ? Je ne détourne plus ta sacrilège épée ; Tiens, frappe, j’ai vécu puisque tu m’as trompée… … Ah ! cruel !… mon sang coule !… Ah ! reçois mes adieux ; Puisses-tu ne jamais t’éveiller ! » — « Justes dieux ! »