Le Meunier

Émile Verhaeren

Les Plaines — 1911

À la limite Des villages et des hameaux, Le vieux meunier, comme un ermite, S’exile et vit, là-haut, Tranquille et doux, dans sa maison ailée. Il a surpris les démêlés Qu’ont entre eux la pluie et le brouillard, L’aube qui boude et le soleil blafard, Les jours givrés d’hiver, les jours pourris d’automne, Et ceux de l’été vert et monotone. Le vieux meunier vit calme et lent, En ses sabots de bouleau blanc ; Son dos compact se bombe en voûte, Mais son oreille est fine et l’on dirait Que son regard, même distrait, Toujours, là-bas, du côté de la route, Reste aux écoutes. L’essieu criard, comme un oiseau de nuit, Dans le sommeil profond des campagnes muettes, Roulent, de tous côtés, vers lui, Les gars campés sur leurs charrettes. Ils arrivent des horizons d’Escaut Et des fermes droites, là-haut, Près des digues jaunes ou grises ; Ils arrivent, par les chemins blottis Dans les sablons de Locristy Et les bas-fonds de Hamme et de Tamise. Du haut de sa lucarne en bois, Le bon meunier les aperçoit Et d’un mot preste les aborde ; Et vite, il leur descend sa corde : Un nœud coulant y rattache les sacs. Puis, sans un heurt, sans un ressac. En ligne raide, en ligne droite, Le seigle clair, le froment frais S’élève, est englouti et disparaît Par une trappe étroite. Le bon meunier reste là-haut, Menant sa vie obscure et seule, Près de ses meules ; Il collabore au pain des bourgs et des hameaux ; Il est couvert de cendre et de farine fine ; Il apparaît aux crédules enfants Comme un grand Saint Nicolas blanc Qui demeure près des nuages ; Autour de son vieux front le ciel semble en voyage ; Il est calme toujours, il chante et moud son grain ; Le poing noueux des ouragans l’étreint, Mais rien ne le submerge. Il distingue, là-bas, sur les canaux, Les noms usés des vieux bateaux Et l’enseigne des antiques auberges, Et, tout au loin, Anvers la grande et ses vingt tours ; Si bien qu’il lut, devant témoins, un jour, L’heure exacte et son chiffre de flamme Au cadran d’or de Notre-Dame. Et tel, le bon et paisible meunier, Parmi ses sacs et ses paniers, Travaille en sa maison ailée ; Et les saisons démuselées Sous des cieux d’or, de foudre et de tempête, Passent, sans que se trouble ou s’inquiète, Du poids des ans, Sa tête.