Pauvre âme, tu gémis…

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Pauvre âme, tu gémis ! Oui, la guerre interpose Entre la nue et toi ses sanglantes cloisons. La bonté, dans les cieux, fait une immense pause ; Le monde est obscurci d’une épaisse saison. Et pourtant, à travers l’humaine déraison, L’Amour, épars et sûr, respire en toutes choses ! Où veux-tu qu’il ait fui, lui, l’être universel, Lui, saturation et principe des mondes, Lui, joint à tout humain comme la mer au sel, Agitateur divin qui transforme et qui fonde, Et qui, de corps en corps, fait le souffle éternel ? Attends ! Quelle que soit l’inique destinée Qui, de ces beaux vivants, fit des milliers de morts, L’éther débordera de claires matinées, Les fleurs se dissoudront en odorants transports : L’amour, c’est l’infini, l’air, l’espace, le temps ; Songe à cela, pauvre âme, espère, endure, attends…