Ombres

Paul Éluard

Une leçon de morale — 1949

Au mal : Nous étions deux à nous chauffer au même feu Feu qui brûla le sang des forêts tropicales Et qui faisait au ciel monter les feuilles sèches Flammes lourdes d’en bas la terre pour tanière Et danse dans les yeux au delà des étoiles Nous étions deux à nous chauffer au même feu Chargé d’amour comme de plomb comme de plumes Dans la douleur et dans la joie nous n’étions qu’un Même couleur et même odeur même saveur Mêmes passions même repos même équilibre Nos gestes notre voix se détendaient ensemble L’or de notre mémoire avait la même gangue Et nos baisers suivaient une route semblable Je t’embrassais tu m’embrassais je m’embrassais Tu t’embrassais sans bien savoir qui nous étions Tu tremblais tout entière entre mes mains tremblantes Nous descendions la même pente vers le feu De la présence et de l’absence vers le feu Vers son délire et vers ses cendres vers la fin De notre union la fin de l’homme avec la femme Comment aurions-nous pu nous penser séparés Nous qui filions nos jours et nos nuits en rêvant Amants d’un temps commun amants de chair jumelle Rien ne changeait de sens ni d’accent pour nous deux Dans les plis de nos draps nous nous croyions utiles Et dans les plis des rues nous n’étions pas en vain Nous luttions sans douter pour la vie fraternelle Nous faisions corps avec le vent avec la voile Avec l’espoir sans frein des hommes malheureux Ils sont au bout de tout et chantent leur naissance Mais toi tu es bien morte et moi je suis bien seul Je suis mal amputé j’ai mal j’ai froid je vis En dépit du néant je vis comme on renie Et si ce n’était pas pour toi qui as vécu Comme un être parfait comme je devrais être Je n’aurais même pas à respecter nos ombres. Au bien : Ombres sur terre ombres tournantes Filles dociles du soleil Danseuses fraîches reposantes Amies des hommes et des bêtes Ombres sur terre de la nuit La plus profonde va vers l’aube Comme les autres et la lune Est très légère aux dormeurs pâles Ombres sous terre du mineur Mais son cœur bat plus fort que l’ombre Son cœur c’est le voleur du feu Il met au jour notre avenir. Outrage sous les ombres Se développe une ombre De dégoût de misère De honte et de courroux Travailler sans espoir Creuser sa propre tombe Au lieu d’illuminer Les yeux de ses semblables Les mineurs ont dit non À la défaite aux cendres Ils veulent bien donner Donner mais qui reçoit Le cœur n’a pas de bornes Mais la patience en a Nul ne doit avoir faim Pour que d’autres se gavent D’autres qui sont apôtres De la terre engloutie. Camarades mineurs je vous le dis ici Mon chant n’a pas de sens si vous n’avez raison Si l’homme doit mourir avant d’avoir son heure Il faut que les poètes meurent les premiers.