À ceux qui partent

Émile Verhaeren

Les Forces tumultueuses — 1902

Tandis qu’au loin, là-bas, des navires s’éclairent, Toutes leurs voiles battant l’air, Au ras des vagues, sur la mer, Comme des aigles d’or passent les vents solaires. Les flots s’enflent, géants et fous. Bons matelots, embarquez-vous. L’aube est fière, l’heure est belle comme la gloire ; La côte entière est comme un seuil, Pour les pas larges de l’orgueil Qui vont rôdant de promontoire en promontoire. Les flots s’enflent, géants et fous. Bons matelots, embarquez-vous. Choisissez bien le port d’où partiront vos rêves ; Et puis, sans nuls regrets, allez Vers les foules aux fronts hâlés Dont les désirs sont droits comme un faisceau de glaives. Les flots s’enflent, géants et fous. Bons matelots, embarquez-vous. Voici la merveilleuse immensité des eaux Et les grands flots ornés de crêtes Se soulevant, vers les conquêtes, Comme des escaliers d’écume et de joyaux. Les flots s’enflent, géants et fous. Bons matelots, embarquez-vous. Les horizons sont pleins de couronnes flottantes, Quel est le chef, quel est le front, Où tout à coup se fixeront Les cercles d’or de leurs lueurs omnipotentes ? Les flots s’enflent, géants et fous. Bons matelots, embarquez-vous.