L’Amie

Henri de Régnier

Les Jeux rustiques et divins — 1897

Je t’apporte, ce soir, humble dans mes pensées, Le geste langoureux des corbeilles tressées, Avec les pommes d’or, les grappes et les roses ; Le fruit mûr est plus doux parmi les fleurs, et l’aube Est plus belle avant que soient mortes les étoiles ; Voici la pourpre violette avec la toile Faite de patience et de soirs et d’aurores Et du bruit du rouet dont, hautaine, s’honore La plus laborieuse autant que la plus chaste ; Je t’apporte la rame aussi que la mer vaste, Furieuse à la proue, éclaboussa d’écume ; Voici le tiède lait qui comme le sang fume, Blanc et rouge, tous deux bons à qui les veut boire Aux lèvres de l’Amour ou au sein de la Gloire, Et je t’apporte, avec mon orgueil âpre encor, Ma colère crispant son poing que sa dent mord ; Ô douce enfant, debout en ta robe tissée, Je t’apporte, n’ayant rien autre, mes pensées : Corbeilles et fruits mûrs et la proue et la rame, Ce qui de gloire écume aux colères de l’âme Et l’Amour qui se vêt de pourpres et de toiles Et bouche à bouche rit à l’ombre qui s’étoile !