La Vie

Louisa Siefert

Rayons perdus — 1869

Lors de ma dix-septième année, Quand j’aimais & quand je rêvais, Quand, par l’espérance entraînée, J’allais, riant des jours mauvais ; Quand l’amour, ce charmeur suprême, Endormait le soupçon lui-même Dans mon cœur craintif & jaloux ; Quand je n’avais pas d’autre envie Que de passer toute ma vie Entre ma mère & mon époux, J’avais une joie indicible À contempler dans l’avenir Ces tableaux d’un bonheur paisible Qui ne devait jamais finir : Le foyer, les soins du ménage, C’était, à la fleur de mon âge, Tout ce que j’ambitionnais ; Et, les yeux pleins de ce mirage, Malgré les menaces d’orage, Au courant je m’abandonnais. Aujourd’hui, sans trouble ni peine, Ni remords, je songe au passé. Tout a fui, l’amour & la haine Qui tenaient mon cœur oppressé. Je sonde ma vieille blessure, Et, presque en tremblant, je m’assure Que je survis à tant d’efforts. Tel, à la fin d’une campagne, Sous l’émotion qui le gagne, Un général compte ses morts. Lors de ma dix-septième année, Je rêvais la vie ; à présent Je la juge, encore étonnée, Mais ne blâmant ni n’accusant. Beaucoup d’illusions chéries, Derrière moi, gisent flétries À chaque étape du chemin. Cependant que regretterai-je ? Dès qu’un tourment nouveau m’assiége, L’Éternel me prend par la main. J’ai compté plus d’une heure sombre, Mon espérance m’a menti. Des maux, des tristesses sans nombre Courbent mon front appesanti. J’ai fait l’apprentissage austère Qu’il faut que toute âme sur terre Fasse aux dépens de son bonheur ; Qu’importe ? ma paix va renaître, Puisque ainsi j’appris à connaître L’immense bonté du Seigneur !