À la lampe

Hélène Picard

L’Instant éternel — 1907

Protège-moi, lampe sage, Contre la route et l’étang Et contre le paysage Où l’étoile va flottant. Garde-moi de la rivière Qui galope après son cœur, Du sabbat de la sorcière Et du pas du voyageur. Les bois sont si pleins d’embûches Lorsque sommeillent les fleurs, Et que des chapeaux des ruches Se coiffent les enchanteurs !… Garde-moi, lampe jolie, Des doigts roses des glaïeuls, Et de la mélancolie Qui parfume les tilleuls. Les bois sont pleins de mensonges Quand on n’entend plus de bruits, Et que les beaux yeux des songes Se reflètent dans les puits. Lampe, lampe, sois-moi bonne, Ah ! défends-moi d’aller voir, Dehors, le cor qui rayonne Comme le soleil du soir… Empêche bien que je veuille Aller au val parfumé Entendre un soupir de feuille Ou la voix d’un Bien-aimé. Fais couler ton regard tendre Sur le petit grillon noir, Sur sa douce sœur la cendre… N’éclaire pas le miroir. Que ta face se repose Sur mon luth, sur mon fuseau, Sur ma fenêtre bien close… N’éclaire pas le ruisseau. Fais glisser ta claire flamme Sur ma joie et mon métier, Sur mon livre et sur mon âme… N’éclaire pas mon collier. Brille, brille, lampe pure, Souris en me protégeant Contre la belle aventure Qui passe en robe d’argent, Qui passe en robe étoilée, Dans des jardins inconnus, Et qui descend la vallée, De la lune à ses pieds nus. Défends-moi, lampe coiffée D’un si candide abat-jour, Et de l’arbre et de la fée, Et de l’heure et de l’amour. Du soir donne-moi la crainte… Mais que vais-je devenir ? La porte vient de s’ouvrir… Et, lampe, tu t’es éteinte…