Le Loup et les Bergers
Jean de La Fontaine
Fables — 1679
Un Loup remply d’humanité
(S’il en est de tels dans le monde)
Fit un jour sur sa cruauté,
Quoy qu’il ne l’exerçast que par necessité,
Une reflexion profonde.
Je suis hay, dit-il, et de qui ? de chacun.
Le Loup est l’ennemy commun :
Chiens, Chasseurs, Villageois s’assemblent pour sa perte :
Jupiter est la haut étourdi de leurs cris :
C’est par là que de Loups l’Angleterre est deserte :
On y mit nostre teste à prix.
Il n’est hobereau qui ne fasse
Contre nous tels bans publier :
Il n’est marmot osant crier
Que du Loup aussi-tost sa mere ne menace.
Le tout pour un Asne rogneux,
Pour un Mouton pourry, pour quelque Chien hargneux
Dont j’auray passé mon envie.
Et bien ne mangeons plus de chose ayant eu vie :
Paissons l’herbe, broutons, mourons de faim plustost :
Est-ce une chose si cruelle ?
Vaut-il mieux s’attirer la haine universelle ?
Disant ces mots il vid des Bergers pour leur rost
Mangeans un agneau cuit en broche.
Oh, oh, dit-il, je me reproche
Le sang de cette gent ; Voila ses gardiens
S’en repaissans, eux et leurs chiens ;
Et moy, Loup, j’en feray scrupule ?
Non, par tous les Dieux non ; Je serois ridicule.
Thibaut l’agnelet passera,
Sans qu’à la broche je le mette ;
Et non seulement luy, mais la mere qu’il tette,
Et le pere qui l’engendra.
Ce Loup avoit raison : Est-il dit qu’on nous voye
Faire festin de toute proye,
Manger les animaux, et nous les reduirons
Aux mets de l’âge d’or autant que nous pourrons ?
Ils n’auront ny croc ny marmite ?
Bergers, bergers, le loup n’a tort
Que quand il n’est pas le plus fort :
Voulez-vous qu’il vive en hermite ?
Fables de La Fontaine : Barbin et Thierry