La bande noire

Victor Hugo

Odes et Ballades — 1826

« Ô murs ! ô créneaux ! ô tourelles ! Remparts ! fossés aux ponts mouvants ! Lourds faisceaux de colonnes frêles ! Fiers châteaux ! modestes couvents ! Cloîtres poudreux, salles antiques, Où gémissaient les saints cantiques, Où riaient les banquets joyeux ! Lieux où le cœur met ses chimères ! Églises où priaient nos mères, Tours où combattaient nos aïeux ! « Parvis où notre orgueil s’enflamme ! Maisons de Dieu ! manoirs des rois ! Temples que gardait l’oriflamme, Palais que protégeait la croix ! Réduits d’amour ! arcs de victoires ! Vous qui témoignez de nos gloires, Vous qui proclamez nos grandeurs ! Chapelles, donjons, monastères ! Murs voilés de tant de mystères, Murs brillants de tant de splendeurs ! « Ô débris ! ruines de France, Que notre amour en vain défend, Séjours de joie ou de souffrance, Vieux monuments d’un peuple enfant ! Restes, sur qui le temps s’avance ! De l’Armorique à la Provence, Vous que l’honneur eut pour abri ! Arceaux tombés, voûtes brisées ! Vestiges des races passées ! Lit sacré d’un fleuve tari ! « Oui, je crois, quand je vous contemple, Des héros entendre l’adieu ; Souvent, dans les débris du temple, Brille comme un rayon du dieu. Mes pas errants cherchent la trace De ces fiers guerriers dont l’audace, Faisait un trône d’un pavois ; Je demande, oubliant les heures, Au vieil écho de leurs demeures Ce qui lui reste de leur voix. « Souvent ma muse aventurière, S’enivrant de rêves soudains, Ceignit la cuirasse guerrière Et l’écharpe des paladins ; S’armant d’un fer rongé de rouille, Elle déroba leur dépouille Aux lambris du long corridor ; Et, vers des régions nouvelles, Pour hâter son coursier sans ailes, Osa chausser l’éperon d’or. « J’aimais le manoir dont la route Cache dans les bois ses détours, Et dont la porte sous la voûte S’enfonce entre deux larges tours ; J’aimais l’essaim d’oiseaux funèbres Qui sur les toits, dans les ténèbres, Vient grouper ses noirs bataillons, Ou, levant des voix sépulcrales, Tournoie en mobiles spirales Autour des légers pavillons. « J’aimais la tour, verte de lierre, Qu’ébranle la cloche du soir ; Les marches de la croix de pierre Où le voyageur vient s’asseoir ; L’église veillant sur les tombes, Ainsi qu’on voit d’humbles colombes Couver les fruits de leur amour ; La citadelle crénelée, Ouvrant ses bras sur la vallée, Comme les ailes d’un vautour. « J’aimais le beffroi des alarmes ; La cour où sonnaient les clairons ; La salle où, déposant leurs armes, Se rassemblaient les hauts barons ; Les vitraux éclatants ou sombres ; Le caveau froid où, dans les ombres, Sous des murs que le temps abat, Les preux, sourds au vent qui murmure, Dorment, couchés dans leur armure, Comme la veille d’un combat. « Aujourd’hui, parmi les cascades, Sous le dôme des bois touffus, Les piliers, les sveltes arcades, Hélas ! penchent leurs fronts confus ; Les forteresses écroulées, Par la chèvre errante foulées, Courbent leurs têtes de granit ; Restes qu’on aime et qu’on vénère ! L’aigle à leurs tours suspend son aire, L’hirondelle y cache son nid. « Comme cet oiseau de passage, Le poëte, dans tous les temps, Chercha, de voyage en voyage, Les ruines et le printemps. Ces débris, chers à la patrie, Lui parlent de chevalerie ; La gloire habite leurs néants ; Les héros peuplent ces décombres ; — Si ce ne sont plus que des ombres, Ce sont des ombres de géants ! « Ô français ! respectons ces restes ! Le ciel bénit les fils pieux Qui gardent, dans leurs jours funestes, L’héritage de leurs aïeux. Comme une gloire dérobée, Comptons chaque pierre tombée ; Que le temps suspende sa loi ; Rendons les Gaules à la France, Les souvenirs à l’espérance, Les vieux palais au jeune roi ! » II — Tais-toi, lyre ! Silence, ô lyre du poëte ! Ah ! laisse en paix tomber ces débris glorieux Au gouffre où nul ami, dans sa douleur muette, Ne les suivra longtemps des yeux ! Témoins que les vieux temps ont laissés dans notre âge, Gardiens d’un passé qu’on outrage, Ah ! fuyez ce siècle ennemi ! Croulez, restes sacrés, ruines solennelles ! Pourquoi veiller encor, dernières sentinelles D’un camp pour jamais endormi ? Ou plutôt, — que du temps la marche soit hâtée. Quoi donc ! n’avons-nous point parmi nous ces héros Qui chassèrent les rois de leur tombe insultée, Que les morts ont eu pour bourreaux ? Honneur à ces vaillants que notre orgueil renomme ! Gloire à ces braves ! Sparte et Rome Jamais n’ont vu d’exploits plus beaux ! Gloire ! ils ont triomphé de ces funèbres pierres, Ils ont brisé des os, dispersé des poussières ! Gloire ! ils ont proscrit des tombeaux ! Quel Dieu leur inspira ces travaux intrépides ? Tout joyeux du néant par leurs soins découvert, Peut-être ils ne voulaient que des sépulcres vides, Comme ils n’avaient qu’un ciel désert ? Ou, domptant les respects dont la mort nous fascine, Leur main peut-être, en sa racine, Frappait quelque auguste arbrisseau ; Et, courant en espoir à d’autres hécatombes, Leur sublime courage, en attaquant ces tombes, S’essayait à vaincre un berceau ? Qu’ils viennent maintenant, que leur foule s’élance, Qu’ils se rassemblent tous, ces soldats aguerris ! Voilà des ennemis dignes de leur vaillance : Des ruines et des débris. Qu’ils entrent sans effroi sous ces portes ouvertes ; Qu’ils assiégent ces tours désertes ; Un tel triomphe est sans dangers. Mais qu’ils n’éveillent pas les preux de ces murailles ; Ces ombres qui jadis ont gagné des batailles Les prendraient pour des étrangers ! Ce siècle entre les temps veut être solitaire. Allons ! frappez ces murs, des ans encor vainqueurs. Non, qu’il ne reste rien des vieux jours sur la terre ; Il n’en reste rien dans nos cœurs. Cet héritage immense, où nos gloires s’entassent, Pour les nouveaux peuples qui passent, Est trop pesant à soutenir ; Il retarde leurs pas, qu’un même élan ordonne. Que nous fait le passé ? Du temps que Dieu nous donne Nous ne gardons que l’avenir. Qu’on ne nous vante plus nos crédules ancêtres ! Ils voyaient leurs devoirs où nous voyons nos droits. Nous avons nos vertus. Nous égorgeons les prêtres, Et nous assassinons les rois. — Hélas ! il est trop vrai, l’antique honneur de France, La Foi, sœur de l’humble Espérance, Ont fui notre âge infortuné ; Des anciennes vertus le crime a pris la place ; Il cache leurs sentiers, comme la ronce efface Le seuil d’un temple abandonné. Quand de ses souvenirs la France dépouillée, Hélas ! aura perdu sa vieille majesté, Lui disputant encor quelque pourpre souillée, Ils riront de sa nudité ! Nous, ne profanons point cette mère sacrée ; Consolons sa gloire éplorée, Chantons ses astres éclipsés ; Car notre jeune muse, affrontant l’anarchie, Ne veut pas secouer sa bannière, blanchie De la poudre des temps passés.