Bruges et Anvers

Émile Verhaeren

Parmi les cendres — 1916

VAN EYCK L’or migrateur qui passe où s’exalte la force Avait choisi jadis, en son vol arrogant, Pour double colombier glorieux, Bruge et Gand, Dont les beffrois dressaient, au grand soleil, leurs torses. Les deux cités dardaient un pouvoir inégal, Mais un égal orgueil vers l’avenir splendide, Comme les deux Van Eyck, vastes cerveaux candides, Dressaient d’un double effort leur art théologal. Ce dont l’âme rêvait devant les tabernacles, Ce que la foi montrait de ciel aux yeux humains, Ils l’ordonnaient, patiemment, avec leurs mains Pour que leur œuvre fût comme un calme miracle. La claire vision des paradis nouveaux, Ils l’évoquaient en un tranquille paysage ; Ils le peuplaient de beaux et solennels visages Tournés vers la splendeur et la paix de l’agneau. Les douces fleurs poussaient dans le tapis de l’herbe ; De petits bois montaient, naïfs et recueillis ; C’était la Flandre, avec ses prés et ses taillis, En un cercle de toits et de clochers superbes. Au milieu, sur un tertre ornementé, l’autel. Le Dieu y répandait son sang dans le calice ; Il s’entourait des signes noirs de son supplice ; Lance, colonne, croix et l’éponge de fiel. Et vers ce deuil offert comme un banquet de fête À la faim de l’extase, à la soif de la foi, Les martyrs, les héros, les cent vierges, les rois, Les ermites, les paladins et les prophètes, Toute l’humanité des temps chrétiens marchait. Ils arrivaient du fond miraculeux des âges, Ayant cueilli la palme aux chemins du voyage, Et sur leurs fronts brillaient les feux du Paraclet, Et tout en haut, régnaient dans l’or du polyptyque, Dieu le Père, Marie et Jean le précurseur, Traçant, dévotement, avec calme et douceur, De lents gestes sacrés, puissants et didactiques. Et les anges chantaient dans l’air chaste et pieux, Tandis qu’Eve et qu’Adam, debout chacun dans l’ombre, Sentaient peser sur eux leur faute ardente et sombre, Dont le rachat se célébrait devant leurs yeux. Ainsi la claire et tendre et divine légende Avec ses fleurs de sang, d’ardeur et de piété Déroulait son humaine et divine beauté Parmi les prés, les bois, les ravins et les landes. Comme un grand livre peint et largement ouvert, Elle enfermait, en ses pages claires ou blondes Et dans ses textes d’or quatre mille ans du monde : Tout le rêve de l’homme en proie à l’univers. L’œuvre dardait dans l’art une clarté suprême, Comme celle du Dante à Florence, là-bas. Mais cette fois deux noms flamands brillaient, au bas De l’ascétique et pur et merveilleux poème. RUBENS Ton art énorme est tel qu’un débordant jardin — Feuillages d’or, buissons de sang, taillis de flamme — D’où surgissent, d’entre les fleurs rouges, tes femmes Tendant leur corps massif vers les désirs soudains, Et s’exaltant et se mêlant, larges et blondes, Au cortège des Ægipans et des Sylvains Et du compact Silène enflé d’ombre et de vin Dont les pas inégaux battent le sol du monde, Ô leurs bouquets de chair, leurs guirlandes de bras, Leurs flancs fermes et clairs comme de grands fruits lisses Et le pavois bombé des ventres et des cuisses Et l’or torrentiel des crins sur leurs dos gras ! Que tu peignes les amazones des légendes Ou les reines ou les saintes des paradis, Toutes ont pris leur part de volupté, jadis, Dans la balourde et formidable sarabande. Le rut universel que la terre dardait Du fond de ses forêts au vent du soir pâmées À ses tisons rôdeurs les avait allumées En ses taillis profonds ou ses antres secrets. Et tes bourreaux et tes martyrs et ton dieu même Semblent fleuris de sang, et leurs muscles tordus Sont des grappes de force à leurs gibets pendus Sous un ouragan fou de pleurs et de blasphèmes. Si bien que grossissant la vie, et l’ameutant Du grand tumulte clair des couleurs et des lignes, Tu fais ce que jamais tes émules insignes N’avaient osé faire ou rêver, avant ton temps. Oh ! le dompteur de joie épaisse, ardente et saine, Oh ! l’ivrogne géant du colossal festin Où circulaient les coupes d’or du vieux festin Serrant en leurs parois toute l’ivresse humaine. Ta bouche sensuelle et gourmande, d’un trait, Avec un cri profond les a toutes vidées, Et les œuvres naissaient du flux montant d’idées Que ces vins éternels sous ton front répandaient. II Tu es celui — le tard venu — parmi les maîtres Qui d’une prompte main, mais d’un fervent regard, D’abord demande à tous une fleur de leur art Pour qu’en ton œuvre à toi, tout l’art puisse apparaître. Mais si tu prends, c’est pour donner plus largement : Aux horizons pleins de roses que tu dévastes Lorsque tu t’es conquis enfin, ton geste vaste Soudain, au lieu de fleurs, allume un firmament. Les rois aiment ton goût de richesse ordonnée, Tu l’imposes puissant, replet, fouillé, profond Et Versailles le tord encor en ses plafonds Où sont peintes, lauriers au front, les Destinées. Il déborde, il perdure excessif et charmant ; Il s’installe, parmi les bois et les terrasses, Et les femmes de joie élégantes et grasses En instruisent Watteau, au bras de leurs amants. Et le voici parti vers les Londres funèbres, En des palais obscurs dont a peur le soleil, Pour y fixer cet art triomphal et vermeil Comme une vigne d’or sur des murs de ténèbres. Et quand tu t’en reviens vers ta vieille cité, Le front déjà marqué par le destin suprême, Nul ne peut plus douter que tu ne sois toi-même L’infaillible ouvrier de ton éternité. III Alors la gloire entière est ton bien et ta proie, Tu l’empoignes, tu la domptes et tu la mords ; Jamais un tel amour n’a angoissé la mort Ni tant de violence enfanté de la joie. Tu rentres comme un roi en ta large maison, Toute la Flandre est tienne, ainsi qu’est tien le monde ; Tu lui prends pour l’aimer sa fille la plus blonde Dont le nom est doré comme un flot de moisson. Tu ressuscites tout : l’Empyrée et l’Abîme ; Et les anges, pareils à des thyrses d’éclairs ; Et les monstres aigus, rongeant des blocs de fer ; Et tout au loin, là-bas, les Golgothas sublimes ; Et l’Olympe et les dieux, et la Vierge et les saints ; L’idylle ou la bataille atroce et pantelante ; Les eaux, le sol, les monts, les forêts violentes Et la force tordue en chaque effort humain. Ton grand rêve exalté est comme un incendie Où tes mains saisiraient des torches pour pinceaux Et capteraient la vie immense en des réseaux De feux enveloppants et de flammes brandies. Que t’importe qu’aux horizons fous et hagards Tel autre nom, jadis fameux et clair, s’efface ? Pour toi, c’est à jamais que le temps et l’espace Retentissent des bonds dont les troua ton art. Conservateur fougueux de la force première, Rien ne te fut ruine ou chute, ou désaveu ; Toujours tu es resté trop sûrement un dieu Pour que la mort, un jour, éteigne ta lumière. Et tu dors à Saint-Jacques, au bruit des lourds bourdons ; et sur ta dalle unie, ainsi qu’une palette, Un vitrail criblé d’or et de soleil, projette Encor des tons pareils à de rouges brandons.