…Autant j’aime un livre, autant je hais
Victor Hugo
Toute la lyre
… Autant j’aime un livre, autant je hais
Ce que le bourgeois nomme une bibliothèque.
Du patagon au turc et du guèbre à l’aztèque,
L’homme délire. Soit. Ses erreurs sont nos deuils.
C’est bien. Mais pourquoi faire à grands frais des recueils
Et des collections, qui n’amusent personne,
De toutes les façons dont ce fou déraisonne ?
Ô bahuts solennels, vénérables amas
Des diverses erreurs dans les divers formats,
Rayons qu’emplit la nuit pédagogique, alcôves
Des bouquins vermoulus chers aux bonshommes chauves ;
Cloisons, armoires, trous, compartiments, châssis
Où tous les vieux néants montrent leurs dos moisis,
Dans vos flancs ténébreux, sous la brume des vitres,
Je distingue le tas difforme des bélîtres !
Oh ! ceux qu’on ne lit pas et ceux qu’on ne lit plus,
Laharpe et Lebatteux se faisant des saluts
Des deux côtés d’un cippe ou du haut d’un balustre !
Tuet et Patouillet se donnant de l’illustre !
Les adorations de ces cuistres entre eux !
Oh ! les socles ventrus sous les bustes goîtreux !
Rapin louant Bouhours ! Oh ! le bon voisinage
De Saumaise grattant l’échine de Ménage !
L’ombre amoureusement étreint sous le tasseau
Lipse avec Moreri, Brossette avec Crasso ;
L’oie admire la dinde et l’on se congratule ;
La patte cordiale empoigne la spatule ;
Zéro met gravement Nihil sur le pavois.
Bouffissure du vide ! ombre ! Quand je vous vois,
Sombres in-folio classiques, je me sauve !
L’ennui des siècles dort sur votre vélin chauve ;
Le baîllement vous garde, affreux, montrant les dents.
Ô noirs livres flairés du profil des pédants,
Je crois voir, à travers vos pages diaphanes,
Des grouins de pourceaux baisant des mufles d’ânes !