La beauté du diable

Paul Éluard

Une leçon de morale — 1949

Partout où la beauté sauf dans un cimetière Rayonne comme un arbre le premier des arbres Je vis en vainqueur raisonnable Mais si j’accepte errantes des beautés sans joie Des bêtes malheureuses d’être sans petits Je me refuse le désir Je veux subtil ou glorieux la beauté nue La transmutation des grâces évidentes En un virginal appel d’air La beauté trop souvent est une lampe obscure Je l’exalte et lui donne la lueur de l’aube Pour qu’elle échappe à la faiblesse de la lune. Petites ailes des oiseaux pièges des perles Je vous plonge en la pourpre des raisins du sang La source appâte l’herbe verte Il y a bien par-ci par-là des yeux crevés Et des membres gelés sur des couches de pierre Et des cheveux pris dans les ronces Dans les artères des prodiges de poussière Et des flammes de plomb dans des foyers éteints Des injures sous les paupières Mais les fauves d’été rugissent et fleurissent Les glaces de l’hiver sont saintes à souhait J’ai une tête à tout mêler nuits et clartés. Par mes printemps il n’est de dons que bénéfiques Or je vois jour et nuit sous l’angle de durée Je veux être toujours heureux Mes sens sont abusés par mon passé naissant Je me vois toujours jeune accueillant nuptial Je témoigne de mon enfance Voici des hommes nés pour être condamnés À mourir sans espoir et voici des enfants Prêts à survivre par leurs rêves Enfants marquant les pas de leur danse sur terre Obscurs et transparents leurs sourires les bercent Comme une flamme leur jeunesse les caresse.