Arrête, Mélitta

Cécile Sauvage

Tandis que la terre tourne — 1910

Arrête, Mélitta, qui cours dans ton matin Et dont le pied nerveux foule l’herbe et le thym Plus prompt qu’aux jours de l’août la rouge sauterelle. Crois-tu que dans sa fleur la rose est éternelle Et que le bras poli dont l’anse sur ton front Maintient par fantaisie un brin de liseron Conservera sa nacre où vit l’ardeur des veines ? Que fais-tu dès l’aurore à couper des verveines, À guetter dans les champs les bergers affolants, Au temps que le vieux chêne est riche de ses glands, Au temps que tes brebis encore au premier âge Préparent pour janvier le travail d’agnelage ? Que fais-tu d’éperler des chansons jusqu’au soir Sans que la rousse lune éclose dans le noir Ni l’augural corbeau ni la fauve chouette Éveillent dans ton âme une angoisse muette ? Ne m’as-tu jamais vue au détour d’un chemin Compter les osselets clapotants de mes mains Dans un rire infini qui monte jusqu’aux tempes ? M’as-tu vue entraînant sur les sombres estampes Les évêques mitrés, les nonnes et les rois ? Touche mon grand squelette et sens comme il est froid, Sonde mes yeux de nuit dans le trou des orbites, Vois mon crâne évidé que râpent les termites, Mon livide thorax où l’horreur se fait jour ; Vois ce bassin osseux qui balança l’amour. J’eus des chairs comme toi, des seins, un cœur avide, Et je branle sur pied ainsi qu’un chaume vide. Folâtre Mélitta qui cours dans ton matin, Ni les baisers du sang âpres comme le thym, Ni l’extase de l’âme où la tendresse pleure, Ni l’été ni l’espoir ne retardent mon heure. Je viens te rappeler la dette du tombeau, Arrête : ton squelette est sculpté sous ta peau.