Notre-Dame de Bonne Odeur

Émile Verhaeren

Les Ailes rouges de la guerre — 1916

Notre-Dame de Bonne Odeur, Qui domines en ta chapelle, À Tervueren, près de Bruxelles, Les pacages en herbe et les jardins en fleurs, Sois bienveillante Dès ce printemps aux humbles plantes Et mets également tes soins À mûrir les raisins, les pommes et les coings, Avant que la saison défaillante et fanée Ne soit par les grands vents, vers sa mort, entraînée ! D’abord, Ne faut-il pas pour nos grands morts Des roses tristes ; Et les femmes qui les assistent, Ne cueillent-elles point des fruits clairs et rosés Pour la soif de nos blessés, ? Car l’heure sinistre à l’heure grave s’ajoute En Flandre et en Brabant. On n’y voit plus, au long des routes, Les hauts charrois de foin aux cheveux retombants, Ni les hommes portant la gaule Ou la bêche sur leur épaule. Ceux qui passent là-bas Sont des reîtres marchant au pas Et s’avançant vers les villages D’après un mouvement compact et saccadé, Soit pour le feu ou le pillage, Soit pour le meurtre commandé. Hélas ! où pousse et vit encor la marjolaine Et la fleur du lilas et la fleur du sureau ? Où sont-ils les parfums qui traversent la plaine Et balancent, le soir, leur voyage sur l’eau ? Où les brises qui murmurent sous les ramées Pour que des mots d’amour soient soufflés à l’amant Par la feuille tremblante et le branchage lent, Quand les couples s’en vont sous la nuit enflammée ? Où sont les sentiers clairs que cent petits pieds nus Marquent de leur empreinte entre les brins de chaume ? Où la bonne senteur du pain roux et grenu ? Hélas ! où les clartés ? hélas ! où les arômes ? Et de quoi désormais, en ces âges d’horreur, Pourront se réjouir tes benoites narines ? Voici l’âcre Allemagne en sang et en sueur Qui remplit d’elle et tes chemins et tes ravines, Notre-Dame de Bonne Odeur.