La Douceur

Émile Verhaeren

Les Visages de la vie — 1899

Connaissez-vous ces beaux soirs d’or, Où les anges voilent les yeux du jour, L’été, quand on aime, d’un lent amour, Ceux d’autrefois à qui l’on a fait tort : Les doux, qui se donnèrent, sans envie, Et dont aucun ne se découragea, Bien que souvent, on affligeât Leur cœur, pour se prouver, avec hargne, sa vie. Ils étaient bons jusqu’à lasser, Et pardonnant jusqu’à froisser. Leurs cœurs naïfs et inventifs De bienveillance et de tendresse, Se dévouaient, avec des mots presque sacrés. En leurs yeux purs et assurés, Où se mouillaient des regrets de caresses, Se maintenait la confiance Intacte encor de la première enfance. Ils arrivaient, du côté du matin, Avec le rêve, en eux, des temps lointains, Où les lèvres des fleurs et des corolles Parlaient, avec des banderolles, Selon la loi, qui fait timides les paroles. Ils étaient blancs d’une lumière Dont la flamme dormait, au berceau de la terre ; Ils étaient forts d’une autre joie Que celle, hélas ! qui tient, entre ses mains, Des fleurs rouges, comme des proies. Et leurs pas lents suivaient, par nos chemins, L’empreinte d’or dont les Jésus, sans doute, Au temps des saints, avaient marqué la route. Aussi vécurent-ils, sans nulle plainte, Dupes du monde — et néanmoins Voulant toujours porter, plus loin, L’offrande à tous de leur douceur sans crainte. Mais aujourd’hui qu’ils sont les morts, Loin des dédains et loin des haines, — En ces heures de beaux soirs d’or Où les anges voilent les yeux du jour — Hélas, comme au-delà de l’heure humaine, On les aime d’un triste et regressif amour. On les rêve, là-bas, vêtus de laines, Auprès des vierges et des fleurs, En des jardins ornant des plaines Et descendant, vers la rivière, Mirer les rosiers blancs de la prière. Ils habitent les pays de clarté Qui sont leur âme Revenue à son essence et sa flamme ; Leur âme de candeur et de bonté, Que personne, durant leur passage sur terre, N’a visitée. Leur voix n’a rien changé à son mystère, Leurs yeux profonds et assidus n’ont rien perdu De la sereine violence De leur silence. Ils nous hèlent, là haut, parmi les firmaments, Bien qu’on voudrait Les voir renaître, ici, pour s’en aller, auprès, Dès à présent, Se repentir, profondément. Et rêvant d’eux, en ce décor d’or sombre, Où les anges ferment, avec de l’ombre, Les yeux du jour, Le cœur trop longtemps clos, à leur amour Se donne, Tandis que, dans la paix du soir, Leur tranquille mémoire Toujours plus douce, nous pardonne.