La jeune Fille mourante

Anaïs Ségalas

Les Oiseaux de passage (Ségalas) — 1837

L’horloge s’est trompée ; Elle a sonné la mort, pour l’heure de l’hymen. — Mme Desbordes-Valmore. — C’est vraiment dommage, car elle était bien jolie. — La duchesse d’Abrantès. — J’ai froid, et je voudrais m’attacher à la vie. — Élisa Mercœur. — Comment me délivrer de cette fièvre ardente ? Mon sang court plus rapide et ma main est brûlante ; Je souffre ! dites-moi, je suis mal, n’est-ce pas ? Souvent, le front penché, l’œil baissé vers la terre, On rêve tristement ; puis, d’un air de mystère, On se parle bien bas. Et si je fais un bruit léger, si je respire, Des larmes dans les yeux on essaie un sourire ; On se rend bien joyeux, mais j’entends soupirer : Sur les fronts tout rians passe une idée amère ; Et ma petite sœur, qui voit pleurer ma mère, Près du lit vient pleurer. Ces larmes me l’ont dit, votre secret terrible Je vais mourir. Déjà !… mourir !… oh ! c’est horrible ! Mon Dieu ! pour fuir la mort, n’est-il aucun moyen ? Quoi ! dans un jour peut-être une fosse profonde ! Aujourd’hui l’avenir, la jeunesse, le monde !… Et puis demain, plus rien ! Comme une frêle plante un souffle m’a brisée : Vous, mes sœurs, vous avez cette teinte rosée De bonheur et de vie ; oh ! votre sort est beau ! Et j’ai les yeux ternis, je suis pâle, abattue : On dirait, à me voir, une blanche statue Pour orner un tombeau ! On m’admirait pourtant, moi, fantôme, ombre vaine ; La foule m’entourait comme une jeune reine ; Mon pouvoir tout nouveau semblait encor bien long : Quelques bijoux formaient ma parure suprême, Et puis mes dix-huit ans, comme un beau diadème Rayonnaient sur mon front. La robe que j’avais dans mes fêtes de gloire Est toute fraîche encor ; mon long ruban de moire, À la couleur si tendre, à l’éclat passager, A gardé ses reflets que j’aimais à l’extase ; Et moi, je vivrai moins que ma robe de gaze Et mon ruban léger ! À vous, sœurs, bals bruyans, plaisirs de jeune fille, Fiancé qu’on admet au cercle de famille, Puis l’alliance au doigt, le oui dit en tremblant, Et les grains d’oranger, couronne virginale ; Moi, pour voile de noce et robe nuptiale J’aurai mon, linceul blanc ; Lugubre, vêtement qu’on porte sous sa pierre, Qui tient ensevelis, dans une étroite bière, Bien des illusions, bien du bonheur rêvé ; Qui tombe par lambeaux sous la terre jalouse, Et que les battemens d’un cœur de jeune épouse N’ont jamais soulevé ! Moi, dans un long cercueil étendue, insensible, Morte ! Quoi je mourrais !… oh ! non, c’est impossible ! Quand on a devant soi tout un large avenir, Quand les jours sont joyeux, quand la vie est légère, Quand on a dix-huit ans ; n’est-ce pas, bonne mère, On ne peut point mourir ? Je veux jouir encor de la nature entière, Des fleurs, des chemins frais au bord de la rivière, Du ciel bleu, de l’oiseau chantant sur l’arbre vert : Je vais aimer la vie, et de toute mon âme ; La voir dans le soleil briller en jets de flamme, La respirer dans l’air !… Et la petite sœur, au muet cimetière, Allait le lendemain porter des fleurs ; la mère Priait sur une tombe, et disait : Pour toujours ! Et l’enfant demandait si la sœur grande et belle Qu’elle aimait et pleurait, dans sa maison nouvelle Resterait bien des jours.