L’Écolier, le Pédant, et le Maître d’un jardin
Jean de La Fontaine
Fables — 1679
Certain enfant qui sentoit son College,
Doublement sot, et doublement fripon,
Par le jeune âge, et par le privilege
Qu’ont les Pedants de gaster la raison,
Chez un voisin dérobait, ce dit-on,
Et fleurs et fruits. Ce voisin en Automne
Des plus beaux dons que nous offre Pomone
Avoit la fleur, les autres le rebut.
Chaque saison apportoit son tribut :
Car au Printemps il joüissoit encore
Des plus beaux dons que nous presente Flore.
Un jour dans son jardin il vid nostre Écolier,
Qui grimpant sans égard sur un arbre fruitier,
Gastoit jusqu’aux boutons ; douce et fresle esperance,
Avant-coureurs des biens que promet l’abondance.
Mesme il ébranchoit l’arbre, et fit tant à la fin
Que le possesseur du jardin
Envoya faire plainte au maistre de la Classe.
Celuy-cy vint suivy d’un cortege d’enfans.
Voila le verger plein de gens
Pires que le premier. Le Pedant de sa grace,
Accrut le mal en amenant
Cette jeunesse mal instruite :
Le tout, à ce qu’il dit, pour faire un chastiment
Qui pûst servir d’exemple ; et dont toute sa suite
Se souvinst à jamais comme d’une leçon.
Là-dessus il cita Virgile et Ciceron,
Avec force traits de science.
Son discours dura tant que la maudite engeance
Eut le temps de gâter en cent lieux le jardin.
Je hais les pieces d’eloquence
Hors de leur place, et qui n’ont point de fin ;
Et ne sçais beste au monde pire
Que l’Ecolier, si ce n’est le Pedant.
Le meilleur de ces deux pour voisin, à vray dire,
Ne me plairoit aucunement.