Ô nuit

Hélène Picard

L’Instant éternel — 1907

Ô nuit, je t’ai parlé tout bas et tu m’entends. Voudras-tu m’exaucer, nuit, au nom du printemps, Nuit de calme d’argent, de flamme bleue… Ivresse Des forêts et des mers, des astres et des cœurs, Nuit qui mêles la lune avec l’ombre des fleurs, Ô nuit dont aurait pu se couronner la Grèce ? Nuit, apporte ton souffle à sa porte et dis-lui : « Assez un jeune amour vers ton visage a lui, « Assez il a jeté vers toi son cri sonore… « Voudras-tu d’un regard qui souffre et qui chérit, « D’une bouche où passa l’âme du pré fleuri « Et d’une nudité pure comme une amphore ?… « Une femme te veut… Nulle nuit ne l’endort, « Tu cours sous ses yeux clos ainsi qu’un fleuve d’or, « Elle a soif, et toi seul peux lui donner l’eau vive, « Elle pleure, et toi seul, cruel, peux l’apaiser, « Elle baisse les bras comme un arbre brisé, « Elle penche la tête ainsi qu’une captive… « Ah ! qu’attends-tu ?… Bientôt, il te faudra mourir, « Il faudra qu’elle meure… Et, pourtant, son désir « Se brise dans son jet comme l’eau qui s’élance… « Il faudra que ses yeux, tes yeux oublient le jour… « Qu’il est trois fois amer, trois fois encor l’amour « Qui, sans un écho, meurt à travers le silence !… » Ô nuit, va l’étonner de toute ta beauté, Montre-lui ma douleur, sœur de ma volupté, Et mon rêve étoilé dans son nocturne dôme, Et ma chaste langueur qui se voile en riant, Dis-lui que de chérir aussi fort l’Orient Mon cœur verse à ses pieds sept fois son poids de baume. Nuit, tu ne m’entends pas… L’aube vient d’arriver, Plus encor à mon front est le mal de rêver, Toujours flottent en moi les heures incertaines… Hélas ! souffrir encor par le soleil levant, Par les feuilles, le sol, l’aile prompte du vent Et par le goutte à goutte éternel des fontaines !…