Le Savetier et le Financier
Jean de La Fontaine
Fables — 1678
Un Savetier chantoit du matin jusqu’au soir :
C’estoit merveilles de le voir,
Merveilles de l’oüir : il faisoit des passages,
Plus content qu’aucun des sept sages.
Son voisin au contraire, estant tout cousu d’or,
Chantoit peu, dormoit moins encor.
C’estoit un homme de finance.
Si sur le poinct du jour parfois il someilloit,
Le Savetier alors en chantant l’éveilloit,
Et le Financier se plaignoit,
Que les soins de la Providence
N’eussent pas au marché fait vendre le dormir,
Comme le manger et le boire.
En son hostel il fait venir
Le chanteur, et luy dit : Or ça, sire Gregoire,
Que gagnez-vous par an ? par an ? ma foy Monsieur,
Dit avec un ton de rieur
Le gaillard Savetier, ce n’est point ma maniere
De compter de la sorte ; et je n’entasse guere
Un jour sur l’autre : il suffit qu’à la fin
J’attrape le bout de l’année :
Chaque jour amene son pain.
Et bien que gagnez-vous, dites-moy, par journée ?
Tantost plus, tantost moins : le mal est que toûjours ;
(Et sans cela nos gains seroient assez honnestes,)
Le mal est que dans l’an s’entremeslent des jours
Qu’il faut chômer ; on nous ruine en Festes.
L’une fait tort à l’autre ; et Monsieur le Curé,
De quelque nouveau Saint charge toûjours son prône.
Le Financier riant de sa naïveté,
Luy dit : Je vous veux mettre aujourd’huy sur le trône.
Prenez ces cent écus : gardez les avec soin,
Pour vous en servir au besoin.
Le Savetier crut voir tout l’argent que la terre
Avoit depuis plus de cent ans
Produit pour l’usage des gens.
Il retourne chez luy : dans sa cave il enserre
L’argent et sa joye à la fois.
Plus de chant ; il perdit la voix
Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.
Le sommeil quitta son logis,
Il eut pour hostes les soucis,
Les soupçons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avoit l’œil au guet ; Et la nuit,
Si quelque chat faisoit du bruit,
Le chat prenoit l’argent : À la fin le pauvre homme
S’en courut chez celuy qu’il ne réveilloit plus.
Rendez-moy, luy dit-il, mes chansons et mon somme,
Et reprenez vos cent écus.