Le Loup, et le Renard
Jean de La Fontaine
Fables — 1679
Mais d’où vient qu’au Renard Ésope accorde un poinct ?
C’est d’exceller en tours pleins de matoiserie.
J’en cherche la raison, et ne la trouve point.
Quand le Loup a besoin de défendre sa vie,
Ou d’attaquer celle d’autruy,
N’en sçait-il pas autant que luy ?
Je crois qu’il en sçait plus, et j’oserois peut-estre
Avec quelque raison contredire mon maistre.
Voicy pourtant un cas où tout l’honneur échût
À l’hoste des terriers. Un soir il apperçeut
La Lune au fond d’un puits : l’orbiculaire image
Luy parut un ample fromage.
Deux sceaux alternativement
Puisoient le liquide élement.
Nostre Renard pressé par une faim canine,
S’accommode en celuy qu’au haut de la machine
L’autre sceau tenoit suspendu.
Voilà l’animal descendu,
Tiré d’erreur ; mais fort en peine,
Et voyant sa perte prochaine.
Car comment remonter si quelque autre affamé
De la mesme image charmé,
Et succedant à sa misere
Par le mesme chemin ne le tiroit d’affaire ?
Deux jours s’estoient passez sans qu’aucun vinst au puits ;
Le temps qui toûjours marche avoit pendant deux nuits
Echancré selon l’ordinaire
De l’astre au front d’argent la face circulaire.
Sire Renard estoit desesperé,
Compere Loup, le gosier alteré,
Passe par là : l’autre dit ; Camarade,
Je vous veux régaler ; voyez-vous cet objet ?
C’est un fromage exquis. Le Dieu Faune l’a fait,
La vache Io donna le laict.
Jupiter, s’il estoit malade,
Reprendroit l’appetit en tastant d’un tel mets.
J’en ay mangé cette échancrure,
Le reste vous sera suffisante pasture.
Descendez dans un sceau que j’ay là mis exprés.
Bien qu’au moins mal qu’il pust il ajustast l’histoire,
Le Loup fut un sot de le croire :
Il descend, et son poids emportant l’autre part,
Reguinde en haut maistre Renard.
Ne nous en mocquons point : nous nous laissons séduire
Sur aussi peu de fondement ;
Et chacun croit fort aisement
Ce qu’il craint, et ce qu’il desire.
Fables de La Fontaine : Barbin et Thierry