Gare au bord de la mer

Jules Laforgue

Des Fleurs de bonne volonté — 1890

On ne voyait pas la mer, par ce temps d’embruns, Mais on l’entendait maudire son existence : « Oh ! beuglait-elle, qu’il fût seulement Quelqu’Un ! »… Et elle vous brisait maint bateau pas-de-chance. Et, ne pouvant mordre le steamer, les autans Mettaient nos beaux panaches de fumée en loques ! Et l’Homme renvoyait ses comptes à des temps Plus clairs, et sifflotait : « Cet Univers se moque, » Il raille ! Et qu’il me dise où l’on voit Mon Pareil ! » Allez, déroulez vos parades sidérales, » Messieurs ! Un temps viendra que l’Homme, fou d’éveil, » Fera pour les Pays Terre-à-Terre ses malles ! » Il crut à l’Idéal ! Ah ! milieux détraquants » Et bazars d’oripeaux ! Si c’était à refaire, » Chers madrépores, comme on ficherait le camp » Chez vous ! Oh ! même vers la Période Glaciaire !… » Mais l’Infini est là, gare de trains ratés, » Où les gens, aveuglés de signaux, s’apitoient » Sur le sanglot des convois, et vont se hâter » Tout à l’heure ! et crever en travers de la voie… » — Un fin sourire (tel ce triangle d’oiseaux » D’exil sur ce ciel gris !) peut traverser mes heures ; » Je dirai : passe, oh ! va, ne fais pas de vieux os » Par ici mais vide au plus tôt cette demeure… » Car la vie est partout la même. On ne sait rien ! Mais c’est la Gare ! et faut chauffer qui pour les fêtes Futures, qui pour les soi-disant temps anciens. Oh, file ton rouet, et prie et reste honnête.