Le jardin

Cécile Sauvage

Tandis que la terre tourne — 1910

Si tu venais, jeune Virgile, Que dirais-tu de mon jardin ? Voici la sauterelle agile Qui s’élance dans le matin ; Voici le banc rustique où monte Le houblon aux limbes rugueux Et l’hirondelle qui raconte Son voyage au prunier gommeux. Entre deux plantes d’ancolie Le fil-de-la-Vierge est tendu Et dans sa calotte sertie La fraise enfle un museau dodu. Sur l’herbe humide le passage Du soleil émet des vapeurs Qui sont parfums de repassage ; Une eau monte aux lèvres des fleurs Ici des guêpes chamailleuses Dépècent un ver en tronçons, Les fèves ont des pucerons, Mais dans leurs gousses pelucheuses Le grain qui dort est potelé. Vois, Ronsard, la rose est déclose, La pêche a déjà pommelé, Le miel poisse, l’ombre se pose Et bougeotte sous l’aubépin. Les sureaux ouvrent leurs ombrelles De guipure et le beau tétin Des cerises, prudes pucelles, Rougit, brille et tremble de vent. Sur la tête de la pervenche, La feuille est un petit auvent, Un petit toit d’été qui penche. Vers le fond les fusains fournis Dans la netteté de leur bande Semblent arrosés et vernis Par une averse de Hollande ; Le chat pelu fait le gros dos, Effaré d’une branche basse ; Du foin est aux dents du rateau, Le coucou chante, un faucheux passe. Chacun a dans son souvenir Un jardin où vont ses tendresses, Où les arbres l’ont vu grandir. Celui-là, quand j’avais des tresses, A connu mes premiers émois ; J’allais dans le chemin des vignes Pleurer sur les jours et sur moi : Les plantes me faisaient des signes, Les bêtes savaient mes douleurs. J’ai grandi, l’allée est pareille, Mais n’a plus tant de profondeur. Que manque-t-il à chaque treille ? Le jardinier disait : Voyez Ces chenilles en longue file Qui vont tortuant du poirier Jusqu’au bassin comme un reptile. Que j’aimais, les beaux mois venus, Passer vos fruits, vos molles verges, Au travers de mes doigts menus, Forêt mignonne des asperges ; Ces gouttes de tièdes rubis Vous les portiez comme aux oreilles Et vous étiez les tamaris Des agrions et perce-oreilles. De leurs volcans secs et brûlés Les fourmis coulaient, brunes laves, Les limaces se faufilaient En laissant l’argent de leurs baves ; L’escargot qui porte son toit Comme l’éléphant turrigère Rentrait sa corne quand mon doigt En poussait la trompe filaire. Nous attrapions un cerf-volant Avec sa ramure de tôle Et sur son noir un reflet blanc. Notre fleuve était la rigole. Hélas ! que ne puis-je, jardin, Avec le moineau qu’on enterre Me reposer du temps humain Un jour sur toi comme un parterre.