La Foule

Émile Verhaeren

Les Visages de la vie — 1899

En ces villes d’ombre et d’ébène, Où buissonnent des feux prodigieux, En ces villes, où se démènent, Avec leurs pleurs, leurs ruts et leurs blasphèmes, À grande houle, les foules ; En ces villes soudain terrifiées De révolte sanglante et de nocturne effroi, Je sens grandir et s’exalter en moi, Et fermenter, soudain, mon cœur multiplié. La fièvre, avec de frémissantes mains, La fièvre au cours de la folie et de la haine M’entraîne Et me roule, comme un caillou, par les chemins. Tout calcul tombe et se supprime, Le cœur bondit, soit vers la gloire ou vers le crime ; Et tout à coup je m’apparais celui Qui s’est, hors de soi-même, enfui Vers le sauvage appel des forces unanimes. Soit rage, ou bien amour, ou bien démence, Tout passe, en vol de foudre, au fond des consciences, Tout se devine, avant qu’on ait senti Le clou d’un but profond entrer dans son esprit. Des gens hagards échevèlent des torches, Une rumeur de mer s’engouffre, au fond des porches, Murs, enseignes, maisons, palais, gares, Dans le soir fou, devant mes yeux, s’effarent ; Sur les places, des poteaux d’or et de lumière Tendent, vers les cieux noirs, des feux qui s’exaspèrent ; Un cadran luit, couleur de sang, au front des tours ; Qu’un tribun parle, au coin d’un carrefour, Avant que l’on comprenne un sens à ses paroles, Déjà l’on suit son geste — et c’est, avec fureur, Qu’on jette à terre et qu’on outrage un empereur, Qu’on brise et qu’on abat le socle, où luit l’idole. La nuit est colossale et géante de bruit ; Une électrique ardeur brûle dans l’atmosphère ; Les cœurs sont à prendre ; l’âme se serre, En une angoisse énorme, et se délivre en cris : On sent qu’un même instant est maître D’épanouir ou d’écraser ce qui va naître. Le peuple est à celui que le destin Dota d’assez puissantes mains Pour manœuvrer la foudre et les tonnerres Et dévoiler, parmi tant de lueurs contraires, L’astre nouveau que chaque ère nouvelle Choisit pour aimanter la vie universelle. Oh dis, sens tu qu’elle est belle et profonde Mon cœur, Cette heure Qui crie et frappe au cœur du monde ? Que t’importent et les vieilles sagesses Et les soleils couchants des dogmes dans la mer ; Voici l’heure qui bout de sang et de jeunesse, Voici la formidable et merveilleuse ivresse D’un vin si fou que rien n’y semble amer. Un vaste espoir, venu de l’inconnu, déplace L’équilibre ancien dont les âmes sont lasses, La nature paraît sculpter Un visage nouveau à son éternité ; Tout bouge — et l’on dirait les horizons en marche. Les ponts, les tours, les arches Tremblent, au fond du sol profond, La multitude et ses brusques poussées Semblent faire éclater les villes oppressées, L’heure a sonné des débâcles et des miracles Et des gestes d’éclair et d’or, Là bas, au loin, sur les Thabors. Comme une vague en des fleuves perdue, Comme une aile effacée, au fond de l’étendue, Engouffre toi Mon cœur, en ces foules, battant les capitales De leurs terreurs et de leurs rages triomphales ; Vois s’irriter et s’exalter Chaque clameur, chaque folie et chaque effroi ; Fais un faisceau de ces milliers de fibres : Muscles tendus et nerfs qui vibrent ; Aimante et réunis tous ces courants — et prends Si large part à ces brusques métamorphoses D’hommes et de choses, Que tu sentes l’obscure et formidable loi Qui les domine et les opprime Soudainement, à coups d’éclair, se préciser en toi. Mets en accord ta force avec les destinées Que la foule, sans le savoir, Promulgue, en cette nuit d’angoisse illuminée. Ce que sera, demain, le droit et le devoir, Seule, elle en a l’instinct profond, Et l’univers total s’attèle et collabore, Avec ses milliers de causes qu’on ignore À chaque effort vers le futur, qu’elle élabore, Rouge et tragique, à l’horizon. Oh ! l’avenir, comme on l’écoute Crever le sol, casser les voûtes, En ces villes d’ébène et d’or, où l’incendie Rôde, comme un lion dont les crins s’irradient ; Minute unique, où les siècles tressaillent ; Nœud que les victoires dénouent dans les batailles ; Grande heure, où les aspects du monde changent, Où ce qui fut juste et sacré paraît étrange, Où l’on monte vers les sommets d’une autre foi Où la folie, en ces tempêtes, Forge la vérité nouvelle et la décrète, Et l’affranchit de la gaîne des lois, Comme un glaive trop grand pour le fourreau Et trop serein pour le bourreau. En ces villes soudain terrifiées De fête rouge et de nocturne effroi, Pour te grandir et te magnifier Mon âme, enferme toi.