Les Plaines (Sous la tristesse et l’angoisse des cieux)

Émile Verhaeren

Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées — 1895

Sous la tristesse et l’angoisse des cieux Les lieues S’en vont autour des plaines ; Sous les cieux bas Dont les nuages traînent, Immensément, les lieues Marchent, là-bas. Droites sur des chaumes, les tours ; Et des gens las, par tas, Qui vont de bourg en bourg. Les gens vaguants Comme la route, ils ont cent ans ; Ils vont de plaine en plaine, Depuis toujours, à travers temps ; Les précèdent ou bien les suivent Les charrettes dont les convois dérivent Vers les hameaux et les venelles, Les charrettes perpétuelles, Criant le lamentable cri, Le jour, la nuit. De leurs essieux vers l’infini. C’est la plaine, la plaine Immensément, à perdre haleine. De pauvres clos ourlés de haies Écartèlent leur sol couvert de plaies ; De pauvres clos, de pauvres fermes, Les portes lâches Et les chaumes, comme des bâches, Que le vent troue à coups de hache. Aux alentours, ni trèfle vert, ni luzerne rougie, Ni lin, ni blé, ni frondaisons, ni germes, Depuis longtemps, l’arbre, par la foudre cassé. Monte, devant le seuil usé. Comme un malheur en effigie. C’est la plaine, la plaine blême. Interminablement, toujours la même. Par au dessus, souvent, Rage si fort le vent Que l’on dirait le ciel fendu Aux coups de boxe De l’équinoxe. Novembre hurle, ainsi qu’un loup, Lamentable, par le soir fou. Les ramilles et les feuilles gelées Passent gifflées Sur les mares, dans les allées ; Et les grands bras des Christs funèbres, Aux carrefours, par les ténèbres, Semblent grandir et tout à coup partir, En cris de peur, vers le soleil perdu. C’est la plaine, la plaine Où ne vague que crainte et peine. Les rivières stagnent ou sont taries, Les flots n’arrivent plus jusqu’aux prairies, Les énormes digues de tourbe, Inutiles, arquent leur courbe. Comme le sol, les eaux sont mortes ; Parmi les îles, en escortes Vers la mer, où les anses encor se mirent, Les haches et les marteaux voraces Dépècent les carcasses, Pourrissantes, de vieux navires. C’est la plaine, la plaine Immensément, à perdre haleine, Où circulent, dans les ornières, Parmi l’identité Des champs du deuil et de la pauvreté, Les désespoirs et les misères ; C’est la plaine, la plaine Que sillonnent des vols immenses D’oiseaux criant la mort En des houles de cieux au Nord ; C’est la plaine, la plaine Mate et longue comme la haine, La plaine et le pays sans fin D’un blanc soleil comme la faim, Où, sur le fleuve solitaire, Tourne aux remous toute la douleur de la terre.