La Première nuit

Jules Laforgue

Le Sanglot de la Terre — 1901

Voici venir le Soir, doux au vieillard lubrique. Mon chat Mürr accroupi comme un sphinx héraldique Contemple, inquiet, de sa prunelle fantastique Marcher à l’horizon la lune chlorotique. C’est l’heure où l’enfant prie, où Paris-lupanar Jette sur le pavé de chaque boulevard Ses filles aux seins froids qui, sous le gaz blafard Voguent, flairant de l’œil un mâle de hasard. Mais, près de mon chat Mürr, je rêve à ma fenêtre. Je songe aux enfants qui partout viennent de naître. Je songe à tous les morts enterrés d’aujourd’hui. Et je me figure être au fond du cimetière, Et me mets à la place, en entrant dans leur bière, De ceux qui vont passer là leur première nuit.