L'AIGLE ET LE ROSSIGNOL

Léocadie Hersent-Penquer

A. l'âge où les enfants vont courir dans les herbes Pour prendre, en leurs filets, des papillons superbes, Ou des abeilles d'or, ou ces petits oiseaux Qui viennent de sortir de leurs petits berceaux; De quitter leur feuillée et leur ombre discrète, Moi je chantais déjà; déjà j'étais poëte. A l'âge où les enfants vont courir au soleil Et mordre aux espaliers le fruit vert ou vermeil, Faucher tous les boutons et les fleurs des parterres, Ravager les jardins, briser tout dans les serres; A l'âge où les enfants sont frondeurs et mauvais) J'étais déjà poëte et, déjà, je rêvais. A l'âge où les enfants maudissent leurs études Et font de leurs plaisirs leurs seules habitudes, Jetant la plume au vent et le livre dans l'eau, Ou relisent Berquin pour oublier Boileau ; A l'âge où le cœur dort, où l'esprit se mutine, Moi, je savais déjà des vers de Lamartine, A l'âge où l'on commence à raisonner un peu, ! Où l'esprit des enfants commence à croire en Dieu, 1 Où leur main blanche effeuille une humble marguerite i Pour savoir le secret du vœu qui les agite; Où le rayon d'amour, qui les anime, a lui. Moi, j'aimais Lamartine et je songeais lui. 1 A l'âge où les enfants vont rêver sur les grèves, Cherchant, au bruit des flots, des chansons pour leurs rêves, Je suivais d'un regard avide, et plein d'ardeur, Cet aigle, en son soleil, cet homme, en sa splendeur. Et puis, un jour, le cœur troublé, mais téméraire, J'osai voler un œuf à l'aigle, dans son aire. Je le mis, encor chaud, dans mon sein palpitant. Bientôt je le sentis s'ouvrir en éclatant : Tout à coup un rayon descendit dans mon âme, Et je vis, dans mes yeux, s'allumer une flamme. Mais au lieu d'un aiglon, orgueilleux en son vol, Mon sein n'avait couvé qu'un humble rossignol !