Le bon apôtre

Jules Laforgue

Des Fleurs de bonne volonté — 1890

Nous avons beau baver nos plus fières salives, Leurs yeux sont tout ! Ils rêvent d’aumônes furtives ! Ô chairs de sœurs, ciboires de bonheur ! On peut Blaguer, la paire est là ; comme un et un font deux. — Mais ces yeux, plus on va, se fardent de mystère ! — Eh bien, travaillons à les ramener sur Terre ! — Ah ! la chasteté n’est en fleur qu’en souvenir ! — Mais ceux qui l’ont cueillie en renaissent martyrs ! Martyres mutuels ! de frère à sœur sans Père ! Comment ne voit-on pas que c’est là notre Terre ? Et qu’il n’y a que ça ! que le reste est impôts Dont nous n’avons pas même à chercher l’à-propos ! Il faut répéter ces choses ! Il faut qu’on tette Ces choses ! jusqu’à ce que la Terre se mette, Voyant enfin que Tout vivotte sans Témoin, À vivre aussi pour Elle, et dans son petit coin ! Et c’est bien dans ce sens, moi, qu’au lieu de me taire, Je persiste à narrer mes petites affaires.