L'étrangère

Marceline Desbordes-Valmore

Romances — 1830

Ah ! que le monde est difficile ! Hélas ! il n'est pas fait pour moi. Ma sœur, en ton obscur asile, J'étais plus heureuse avec toi. On m'appelle ici l'étrangère ; C'est le nom de qui n'a point d'or. Si je ris, je suis trop légère ; Si je rêve... on en parle encor. Si je mêle à ma chevelure La fleur que j'aimais dans nos bois, Je suis, dit-on, dans ma parure, Timide et coquette à la fois ; Puis-je ne pas la trouver belle ? Le printemps en a fait mon bien : Pour me parer je n'avais qu'elle ; On l'effeuille, et je n'ai plus rien. Je sors de cet âge paisible, Où l'on joue avec le malheur : Je m'éveille, je suis sensible, Et je l'apprends par la douleur. Un seul être à moi s'intéresse ; Il n'a rien dit, mais je le vois ; Et je vois même, à sa tristesse, Qu'il est étranger comme moi. Ah ! si son regard plein de charmes Recèle un doux rayon d'espoir, Quelle main essuiera les larmes Qui m'empêchent de l'entrevoir ? Soumise au monde qui m'observe, Je dois mourir, jamais pleurer ; Et je n'use qu'avec réserve Du triste espoir de soupirer !