Douce dame, veuillez oïr la plainte

Christine de Pizan

Complaintes amoureuses

Douce dame, veuillez oïr la plainte De ma clamour ; car pensée destraintte Par trop amer me muet a la complainte De mon grief plour Vous regehir, si ne croiez que faintte Soit en nul cas ; car friçon, dont j’ai mainte Et maint grief dueil me rendent couleur tainte Et en palour. Chère dame, dont me vient la dolour, Par qui Amours trembler, en grant chalour, Me fait souvent, dont j’ai vie et coulour Par fois estaintte. Mon piteux plaint ne tenez a folour, Pour ce qu’en vous il a tant de valour ; Car je sais bien, du dire n’ai coulour. Mais c’est contrainte. Dame sans per, et sans vous décevoir Il m’est besoing de vous faire assavoir De mon tourment amoureux tout le voir ; Car amours fine Si m’y contraint pour faire mon devoir. Hé ! dame, en qui il a plus de savoir Qu’il ne pourrait en autre dame avoir, La droitte mine, Ou tout bien croist, se comble et se termine. Hélas ! le mal qui occist et affine Mon dolent cuer et ma vie decline, Apercevoir Veuillez un pou, ou dedans brief termine M’estuet mourir ; se par vous medecine Je n’ai, par quoi mon malage deffine, Je mourrai voir. Et mors fusse certes pieça de dueil ; Mais guérison vo trés doulz riant oeil, Par leur plaisant et gracieux accueil Si doucement Me promettent, quant, en plaisant recueil, Leur amoureux et trés doulz regart cueil, Dont torner font souvent en autre fueil Mon marrement ; De nulle part n’ai confort autrement. Dame, or veuillez, s’il vous plaît, liement Et bouche et cuer accorder plainement A leur doulz vueil, Et se d’accort ils sont entièrement. Vous m’arez mis et trait hors de tourment. Et de vivre a toujours joyeusement Dessus le sueil. Mais de mon mal je ne m’ose a nul plaindre ; Car mieulz mourir je voudrais ou estaindre Que regehir, tant me sceust on contraindre, La maladie Que j’ai pour vous, ne comment j’aime sans faindre, Fors seulement a vous que je dois craindre, Car mesdisans dois doubter et recraindre Et leur boisdie ; Mais, fors a vous, n’avendra que le die ; Quant autrement sera, Dieu me maudie ! Mais, belle, a vous n’est droit que je desdie Par moi reffraindre Ce qu’Amours veut que souvent vous redie Trés humblement a chère acouardie, Pour moi guérir du mal dont je mendie, Viegne a vous plaindre. Hélas ! ma trés aourée déesse, Et ma haute souveraine princesse, Ma seule amour, ma dame, ma liesse, Qui reclamer Me fault souvent en ma poignant destrece. Ne prenez pas garde a la grant haultece De vous envers ma faible petitece, Mais a l’amer Que j’ai pour vous, qui me fait las clamer. Et tant de pleurs et de larmes semer, Et comment je vous vueil toudis amer Comme maistrece, Servir, doubter, obeïr et fermer En votre amour, et toudis confirmer A vo bon vueil, sans ja m’en deffermer, Pour nulle asprece. Mais j’ai doubte qu’en vain tant me travail ; Car je sais bien, dame, que trop pou vail Pour si haut bien, et crois bien se g’y fail Ce yert par despris, Mais s’il vous plaît a daignier prendre en bail Mon pauvre cuer que vous livre et vous bail, Je sais de vrai que se je ne deffail Ou mort ou pris, Que je pourray par vous monter en pris, En qui tous biens sont parfaits et compris, Et en qui puet a toute heure être pris, A droit detail, Los et honneur ; en quoi seray appris Par vous, si bien que ne seray repris D’avoir failli, se je puis, ne mespris, Se si haut fail. Ha ! hay dolens ! mais trop me desconforte Espérance, qui en mon cuer est morte, Soventes fois, dont trop grief doulour porte Et trop grant rage, Quant je repense a la trés haute sorte Dont vous êtes, par quoi doubt que la porte D’humble pitié pour mon bien sera torte Chose et ombrage ; Mais Amours vient après qui m’assoage Et me redit par si trés doulz langage Que jadis ot Pymalion de l’ymage De pierre forte Vrai réconfort de l’amoureux malage, Par lui servir de trés loyal corage, Et vraie amour, ouquel trés doulz servage Tout bien enorte. Hélas ! dame, puis que Pymalion, Aussi Pirra et Deücalion, Ains que fondé fut le noble Ylion, Amolierent Pierres dures, n’ayez cuer de lyon Et sans pitié vers moi ; ains alion Nos deux vrays cœurs et ne les deslion De leurs jointures Jamais nul jour pour nulles aventures ; En loiaument amer soient nos cures, Et nos amours savoureuses et pures Apalion, Si bien que les desloiales pointures De mesdisans, et leurs fausses murmures, Ne nous soient ne nuisables ne sures, Si nous celion. Et vous veuille, ma dame, souvenir Que de ce fait ainsi ne puist venir Com retraire j’oÿ et maintenir Que il avint D’un vrai amant qu’Amours si voult tenir En ses durs las et tant lui maintenir, Que hors du sens lui convint devenir, Et a tant vint A la parfin que mourir lui convint Par trop amer, mais pour riens qu’il avint A sa dame nulle pitié n’en vint, Ne retenir Ne le daigna n’en vie soutenir, Ainçois le voult la crueuse banir D’environ soi pour lui du tout honnir, Dont mort soustint. Mais le dolent amant trés douloreux, Gitant sangloux et plains mausavoureux, Quant vint a mort par piteux moz aireux, D’entente pure Moult supplia aux dieux a yeulz plureux, Que de celle qui le tint langoureux, Par qui moroit dolent maleüreux, De mort trop sure Encor vengiez peust être de l’injure Qu’elle lui fait, et sentir tel pointure Lui donnassent que fut com pierre dure, Mal doulcereux, Son corps cruel toudis comme estature, Dont les dames en icelle aventure Se mirassent, qui n’ont pitié ne cure Des amoureux. A donc fina le las a tel hachée ; Mais n’ot en vain sa prière affichée ; Car bien ont puis les dieux sa mort vengée, Et quant en terre On le portoit, la felonne approchée De la bière s’est, lors fut accrochée, Car tel pitié s’est en son cuer fichée Et si la serre. Que, tout ainsi com fouldre chiet grant erre. Celle enroidi et devint une pierre De marbre blanc ; encor le puet on querre La accrochée. Ainsi les dieux qui aux amans fait guerre Vengence en font ; pour ce vous vueil requerre Dame, pour Dieu, qu’en ce votre cuer n’erre, Dont mal en chée ! Ne me devez doncques bouter arrière Combien qu’a moi si haute honneur n’affiere, Quant en penser n’ai en nulle manière Chose villaine, Ne ne croiez, dame, que vous requière Ne que jamais en ma vie je quiere Chose nulle dont votre honneur acquière, Soiez certaine, Blasme en nul cas ne nulle riens mondaine Ou votre honneur ne soit entière et saine, Ma douce amour, ma dame souveraine, Et la lumière De mon salut qui me conduit et mène A joyeux port, trés noble tresmontaine, Ne veuillez pas vers moi être hautaine N’a ma prière. Et s’il vous plaît, trés belle, a ottroier Mov votre amour, sans la me desvoier Et que j’aie si trés noble loyer Par vous servir, Je vous promet a du tout employer Et cuer et corps, et moi tout avoier A vous servir sans jamais anoyer, Pour desservir Si haut honneur : je m’y vueil asservir, Et loyauté vous promettre et pleuvir ; Et quant ainsi m’y vueil du tout chevir, M’en envoier Honteux et maz par escondit ouïr Ne me veuillez, pour ma vie ravir, Et pour mes jours faire tôt assovir, N’en pleurs baignier. Or y pensés, pour Dieu, trés belle née, Dame d’onnour en ce monde ordonnée, Pour ma plaisant joyeuse destinée, De qui je port Emprainte ou cuer, toute heure de l’année, La trés plaisant face escripte et signée, Et vo beauté parfaicte et affinée, Et le doulz port De vo gent corps, lequel est le droit port. Ou joie maint et plein de doulz aport, En qui je prends mon savoureux déport ; Et deffinée Soit ma dolour du tout et tel raport Vo trés doulz oeil, a qui je me raport, Me facent tôt que tout mon mal enport En brief journée. Trés douce flour, de qui fault que j’atende Le doulz vouloir, a vous me recommande Trés humblement et vo cuer pri qu’entende M’humble requête, Et a guérir mon mal amoureux tende Humble pitié, qui envers moi s’estende, Si que soulas qu’ai tout perdu me rende Et joie et fête. Adonc sera souvie ma requête, Et m’espérance amoureuse et honneste. Si prie a Dieu qu’a ce vous face preste, Et vous deffende De tout anuy, et vous doint sans arrête Tous vos désirs et longue vie preste A vo beau corps, et puis a Famé apreste Legiere amende.