Chaque jour je viendrai

Cécile Sauvage

Tandis que la terre tourne — 1910

Chaque jour je viendrai d’un cœur qui se recueille T’apporter mon amour en branche d’aubépin Et, dévote d’avril au rosaire de feuilles, Je te ferai, veux-tu, l’offrande de ma main Où l’ongle a le poli d’un mauve scarabée, De mes bras effilés comme des roseaux grecs, De ma robe secrète en calice étalée, De mes dents d’animal et de mon petit bec. Tu souriras m’ouvrant comme un bouddha fétiche Trente bras amoureux pour toute m’y blottir Et tu me choisiras des miels dans la potiche Chinoise où les gazons sont divins de bleuir. J’aurai l’air de jeter des roses sur tes livres Et d’avoir habité le bouquet des pommiers Depuis mon premier jour en m’amusant de vivre. Pourtant, mes yeux auront les regards inquiets Des lézards argentés rencontrés dans les plaines Et somnolents encor de rayons imbibés. Les brins du peuplier qui découlent de laine Et les raisins oblongs de poussière nimbés Prendront entre mes doigts des grâces si troublantes Que pensant caresser la moiteur de ma main Ta lèvre pressera la grappe encor brûlante Et ces duvets fleuris pour l’oiseau du chemin. Je serai pour ta joie avec mon pas qui glisse, Mes chants légers, mon goût des sucres englués, L’avette de Ronsard friande de mélisse Qui voltige en semant des ronrons aigrelets. Puis, de mes longs cheveux la moisson répandue, Je pleurerai l’instant vécu loin de tes yeux, La minute d’oubli pour ton âme perdue, L’inconstance d’avoir humé le vent joyeux, D’avoir en regardant une abeille quêteuse Ri sans me souvenir que tu n’étais pas là, D’avoir été d’aurore et de fleurs presque heureuse Tandis que le pollen mariait les lilas ; Je me reprocherai l’écart d’une pensée, Un regard trop hardi jeté sur un passant ; Car pour toi je me veux aussi pure et fermée Qu’une étoile de lait qui sur la nuit descend.