Le Bal des Champs, ou la Convalescence

Marceline Desbordes-Valmore

Élégies et poésies nouvelles — 1825

Un bruit de fête agitait mes compagnes ; Sous leurs plus frais atours je les vis accourir ; Elles criaient : « Viens ! le bal va s’ouvrir ; Viens ! nous allons au bal, et tu nous accompagnes. » « Quoi ! dans les champs ? quoi ! dans ce beau jardin, Plus beau, plus vert, plus bruyant à cette heure, Si gai le soir, si triste le matin, Je l’ai vu le matin, et je sais qu’on y pleure ! Quoi ! vous voulez que j’y suive vos pas, Si faible encore ? oh ! je ne danse pas, Non, dis-je, non. » Mais elles m’entourèrent, De fleurs, de nœuds en riant me parèrent, Et rendue en espoir à l’air pur des vallons, Riante aussi, je répondis : allons ! Oui ! cette fête avait pour moi des charmes ; Oui, j’appelais des champs les suaves couleurs ; Car le zéphyr errant parmi les fleurs, Est salutaire aux yeux où se cachent des larmes. Mais je dis mal, non, je ne pleurais plus ; J’étais, de mille maux, de mille biens perdus, Trop lentement, mais à jamais guérie. Hélas ! on meurt long-temps lorsque l’on fut trahie ! Je renaissais, j’osais vivre pour moi, Pour l’amitié de ces beautés aimantes ; À me parer j’aidais leurs mains charmantes ; J’étais mieux. Oui, ma sœur, je le voyais en toi. Dans tes regards émus qu’il m’était doux de lire, Quand tu revis des fleurs couronner mes cheveux : Tes tristes souvenirs, ton vague espoir, tes vœux, Ma sœur ! je voyais tout à travers ton sourire. Regardez-la, disais-tu ; qu’elle est bien ! Que manque-t-il à son teint ? quelques roses ; Et le grand air, le bruit, qui sait ? un rien, Peut tout à coup les y répandre écloses. Je t’écoutais : je ne sais quel pouvoir M’aidait à fuir ma retraite profonde ; Je devançais l’instant qui me rendait au monde, À ce monde entrevu, que je voulais revoir. Et l’heure frappe, et par elle entraînées, Nous avançons deux à deux enchaînées. D’harmonieux échos promènent dans les airs L’enchantement des nocturnes concerts ; Le jour fuyait, mais mille autres lumières Sur mes yeux éblouis font baisser mes paupières : Il me semblait, oh ! quel doux sentiment ! Ciel ! pardonnez à l’orgueil d’un moment : Il me semblait, dans ma reconnaissance, Que tout daignait sourire à ma convalescence. Les yeux fermés j’accueillis cette erreur ; On me laissait goûter mon innocente ivresse ; Autour de moi je sentais le bonheur, Et le bonheur ressemble à la tendresse. Mais on nous suit… mais j’entends une voix, Que dans mon cœur j’entendis autrefois : Je crois rêver, je l’espère… et ma vue Passe en tremblant sur l’image imprévue. Aimable sœur ! ce fut encor ta main, Qui prompte à me sauver, me montra le chemin. De ta frayeur, de ta grâce attendrie, J’ai murmuré : Ne suis-je pas guérie ? Et lui, peut-être, ému quelques instans, De me revoir languissante et penchée, Comme une fleur que l’orage a touchée, Dans ma pâleur il m’observa long-temps. Mais ma fierté n’en fut point consternée ; Nul changement n’a paru dans mes traits ; D’un air indifférent je me suis détournée… Hélas ! j’ai cru que je mourais !