Salut aux braves !

Henri de Régnier

1914-1916 — 1918

Ils ont dit, fous de haine et d’orgueil : « Nous allons « Enfin fouler leur sol avec nos lourds talons ! « Notre aigle va couvrir de sa vaste envergure « Ce clair Paris dont la beauté nous fait injure « Et laissera tomber, de ses ailes, sur lui, « Une ombre de stupeur, de désastre et de nuit. « L’heure que nous guettons depuis quarante années « Sonne au cadran d’airain des noires destinées : « Vaincus, tendez vos mains ; vaincus, courbez vos cous « Debout, fils d’Attila, car la France est à nous ; « Et que, percée au cœur, on la prenne à la gorge ! « N’entends-tu pas déjà les chaînes qu’on te forge ? « Déjà saigne ta chair et déjà dans ton sang, « Dans le plus héroïque et le plus innocent, « Nous avons largement lavé nos mains brutales. « Voici crouler tes forts avec tes cathédrales « Et le fer et le feu ravagent tes cités, « Et bientôt passera sur tes champs dévastés « Le galop triomphal de nos hordes guerrières, « Et rien ne restera de toi, même les pierres ! » Mais tandis que montait au ciel, avec fureur, La sinistre, farouche et barbare clameur, S’élevait, en réponse à cette voix haineuse, La chanson d’Aisne-et-Marne au chant de Sambre-et-Meuse. * Salut, héros ! Et toi qu’un autre destin penche À l’heure des combats sur cette feuille blanche, Est-ce ta faute, hélas ! d’avoir longtemps vécu Et d’être, lorsque l’an héroïque est venu, Parmi ceux dont les mains tristement désarmées Ne peuvent plus se joindre au geste des armées ? Résigne-toi. Du sol envahi des aïeux Se lèvent par milliers ses enfants glorieux. Ils viennent te venger, ô France, et te défendre ! La terre où sont nos morts sera douce à leur cendre. Leur pas sonne comme le pas des conquérants. Admire-les. Salue au passage leurs rangs, Toi qui restes, mêlant ton âme avec leurs âmes. De ton ardeur éteinte ils sont les jeunes flammes, Ceux-là qui vont mourir ou vaincre, avec orgueil ! Il est trop tard. Demeure à présent sur le seuil. Mais au moins, que ta main sur cette page blanche Inscrive les exploits de la grande revanche En écoutant le bruit de gloire, à l’horizon, Qui vient à nous avec la rumeur du canon, Et que ton sang réponde en ta veine vieillie À chaque battement du cœur de la Patrie !