Le Gland et la Citrouille

Jean de La Fontaine

Fables — 1679

Dieu fait bien ce qu’il fait. Sans en chercher la preuve En tout cet Univers, et l’aller parcourant, Dans les Citroüilles je la treuve. Un villageois considerant, Combien ce fruit est gros, et sa tige menuë, À quoy songeoit, dit-il, l’Auteur de tout cela ? Il a bien mal placé cette Citroüille-là : Hé parbleu, je l’aurois penduë À l’un des chênes que voilà. C’eust esté justement l’affaire ; Tel fruit, tel arbre, pour bien faire. C’est dommage, Garo, que tu n’es point entré Au conseil de celuy que prêche ton Curé ; Tout en eust été mieux ; car pourquoy par exemple Le Glan, qui n’est pas gros comme mon petit doigt, Ne pend-il pas en cet endroit ? Dieu s’est mépris : plus je contemple Ces fruits ainsi placez, plus il semble à Garo Que l’on a fait un quiproquo. Cette reflexion embarrassant nôtre homme ; On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’esprit. Sous un chêne aussi-tost il va prendre son somme. Un glan tombe ; le nez du dormeur en patit. Il s’éveille ; et portant la main sur son visage, Il trouve encor le Glan pris au poil du menton. Son nez meurtri le force à changer de langage ; Oh, oh, dit-il, je saigne ! et que seroit-ce donc S’il fut tombé de l’arbre une masse plus lourde, Et que ce Glan eust esté gourde ? Dieu ne l’a pas voulu : sans doute il eut raison ; J’en vois bien à present la cause. En loüant Dieu de toute chose Garo retourne à la maison.