La Recherche

Émile Verhaeren

Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées — 1895

Chambres claires, tours et laboratoires, Avec, sur leurs frises, les sphinx évocatoires Et vers le ciel, braqués, les télescopes d’or. Blocs de lumière éclatés en trésors, Cristaux monumentaux et minéraux jaspés, Glaives de soleil vierge, en des prismes trempés, Creusets ardents, godets rouges, flammes fertiles, Où se transmuent les poussières subtiles ; Instruments nets et délicats, Ainsi que des insectes, Ressorts tendus et balances correctes, Cônes, segments, angles, carrés, compas, Sont là, vivant et respirant dans l’atmosphère De lutte et de conquête autour de la matière. C’est la maison de la science au loin dardée, Obstinément par à travers les faits jusqu’aux idées. Dites ! quels temps versés au gouffre des années, Et quelle angoisse ou quel espoir des destinées, Et quels cerveaux chargés de noble lassitude A-t-il fallu pour faire un peu de certitude ? Dites ! l’erreur plombant les fronts ; les bagnes De la croyance où le savoir marchait au pas ; Dites ! les premiers cris, là-haut, sur la montagne, Tués par les bruits sourds de la foule d’en bas. Dites ! les feux et les bûchers ; dites ! les claies ; Les regards fous, en des visages d’effroi blanc ; Dites ! les corps martyrisés, dites ! les plaies Criant la vérité, avec leur bouche en sang. C’est la maison de la science au loin dardée, Obstinément, par à travers les faits jusqu’aux idées. Avec des yeux Méticuleux ou monstrueux, On y surprend les croissances ou les désastres S’échelonner, depuis l’atome jusqu’à l’astre. La vie y est fouillée, immense et solidaire, En sa surface ou ses replis miraculeux, Comme la mer et ses gouffres houleux, Par le soleil et ses mains d’or myriadaires. Chacun travaille, avec avidité, Méthodiquement lent, dans un effort d’ensemble ; Chacun dénoue un nœud, en la complexité Des problèmes qu’on y rassemble ; Et tous scrutent et regardent et prouvent, Tous ont raison — mais c’est un seul qui trouve ! Ah celui-là, dites ! de quels lointains de fête ; Il vient, plein de clarté et plein de jour, Dites ! avec quelle flamme au cœur et quel amour Et quel espoir illuminant sa tête ; Dites ! comme à l’avance et que de fois Il a senti vibrer et fermenter son être Du même rythme que la loi Qu’il définit et fait connaître. Comme il est simple et clair devant les choses Et humble et attentif, lorsque la nuit Glisse le mot énigmatique en lui Et descelle ses lèvres closes ; Et comme en s’écoutant, brusquement, il atteint, Dans la forêt toujours plus fourmillante et verte, La blanche et nue et vierge découverte Et la promulgue au monde ainsi que le destin. Et quand d’autres, autant et plus que lui, Auront à leur lumière incendié la terre Et fait crier l’airain des portes du mystère, — Après combien de jours, combien de nuits, Combien de cris poussés vers le néant de tout Combien de vœux défunts, de volontés à bout Et d’océans mauvais qui rejettent les sondes — Viendra l’instant, où tant d’efforts savants et ingénus, Tant de génie et de cerveaux tendus vers l’inconnu, Quand même, auront bâti sur des bases profondes Et jaillissant au ciel, la synthèse des mondes ! C’est la maison de la science au loin dardée, Vers l’unité de toutes les idées.