Le Père

Henri de Régnier

1914-1916 — 1918

Tes pas sont lourds. L’âge te courbe. Tu es vieux Et cependant je vois une flamme en tes yeux… Quels sont les mots confus que murmure ta bouche ? Dis-moi, pourquoi cet air joyeusement farouche ? Ah ! j’ai compris. Pardonne-moi. Ne réponds pas. Ton deuil me dit assez que ton fils est là-bas Tombé, la face au ciel, sous la balle allemande, Noblement, ainsi que le devoir le commande. Pardonne, je comprends ta douleur, inconnu ! Tu pourrais, à grands cris, pleurer l’enfant perdu, Serrer tes poings, haïr la guerre et la maudire, Et tu passes, stoïque et grave, et je t’admire Pour cette sombre joie et pour cette fierté Farouche que je lis dans ton œil irrité, Ô père qui, sans pleurs, sur ta joue amaigrie, As reçu le baiser sanglant de la Patrie.