À Monsieur de Verdun

Pierre de Ronsard

Poésies diverses — 1587

Si j'avais un riche trésor, Ou des vaisseaux engravés d'or, Tableaux ou médailles de cuivre, Ou ces joyaux qui font passer Tant de mers pour les amasser, Où le jour se laisse revivre, Je t'en ferais un beau présent. Mais quoi ! cela ne t'est plaisant, Aux richesses tu ne t'amuses Qui ne font que nous étonner ; C'est pourquoi je te veux donner Le bien que m'ont donné les Muses. Je sais que tu contes assez De biens l'un sur l'autre amassés, Qui périssent comme fumée, Ou comme un songe qui s'enfuit Du cerveau si tôt que la nuit Au second somme est consumée. L'un au matin s'enfle en son bien, Qui au soleil couchant n'a rien, Par défaveur, ou par disgrâce, Ou par un changement commun, Ou par l'envie de quelqu'un Qui ravit ce que l'autre amasse. Mais les beaux vers ne changent pas, Qui durent contre le trépas, Et en devançant les années, Hautains de gloire et de bonheur, Des hommes emportent l'honneur Dessur leurs courses empennées. Dis-moi, Verdun, qui penses-tu Qui ait déterré la vertu D'Hector, d'Achille et d'Alexandre, Envoyé Bacchus dans les Cieux, Et Hercule au nombre des dieux, Et de Junon l'a fait le gendre, Sinon le vers bien accompli, Qui tirant leurs noms de l'oubli, Plongez au plus profond de l'onde De Styx, les a remis au jour, Les relogeant au grand séjour Par deux fois de notre grand monde ? Mort est l'honneur de tant de rois Espagnols, germains et françois, D'un tombeau pressant leur mémoire ; Car les rois et les empereurs Ne different aux laboureurs Si quelcun ne chante leur gloire. Quant à moi, je ne veux souffrir Que ton beau nom se vienne offrir A la Mort, sans que je le venge, Pour n'être jamais finissant, Mais d'âge en âge verdissant, Surmonter la Mort et le change. Je veux, malgré les ans obscurs, Que tu sois des peuples futurs Connu sur tous ceux de notre âge, Pour avoir conçu volontiers Des neuf Pucelles les métiers, Qui t'ont enflammé le courage, Non pas au gain ni au vil prix, Mais pour être des mieux appris Entre les hommes qui s'assemblent Sur Parnasse au double sourci ; C'est pourquoi tu aimes aussi Les bons esprits qui te ressemblent. Or pour le plaisir, quant à moi, Verdun, que j'ai reçu de toi, Tu n'auras rien de ton poète Sinon ces vers que je t'ai faits, Et avec ces vers les souhaits Que pour bonheur je te souhaite. Dieu vueille bénir ta maison De beaux enfans nais à foison De ta femme belle et pudique ; La concorde habite en ton lit, Et bien loin de toi soit le bruit De toute noise domestique. Sois gaillard, dispos et joyeux, Ni convoiteux ni soucieux Des choses qui nous rongent l'âme ; Fuis toutes sortes de douleurs, Et ne prends souci des malheurs Qui sont prédits par Nostradame. Ne romps ton tranquille repos Pour papaux, ni pour huguenots, Ni ami d'eux, ni adversaire, Croyant que Dieu père très doux (Qui n'est partial comme nous) Sait ce qui nous est nécessaire. N'aies souci du lendemain, Mais, serrant le temps en la main, Vy joyeusement la journée Et l'heure en laquelle seras : Et que sais-tu si tu verras L'autre lumière retournée ? Couche-toi à l'ombre d'un bois, Ou près d'un rivage où la vois D'une fontaine jazeresse Tressaute, et tandis que tes ans Sont encore et verts et plaisants, Par le jeu trompe la vieillesse. Tout incontinent nous mourrons, Et bien loin bannis nous irons Dedans une nacelle obscure Où plus de rien ne nous souvient, Et d'où jamais on ne revient : Car ainsi l'a voulu Nature.