Flûtes dans le soir

Renée de Brimont

Mirages — 1919

Flûte, âme sonore et docile à la fois, mon haleine en vous, qu’harmonisent mes doigts, ô flûte, s’épand telle une âme mineure ; âme de reflets et de limpidités, toute confondue avec les chauds étés, les charmes divers ou fugaces de l’heure. Flûte, je dirai la végétale odeur qu’émanent les pins maritimes, le cœur des roses, les fruits préférés des priapes ; je dirai la pêche aux duvets délicats, et l’épaisse pulpe et le suc des muscats ruisselant du toit par mille lourdes grappes. Flûte, je dirai le secret épicé d’un poivrier bleu que la brise a bercé ; je dirai les sons, les lueurs embuées, l’espace inquiet peuplé de mouvements vagues, de frissons futiles et charmants, de bruissements, d’images, de nuées. Flûte, je dirai le svelte javelot des ifs ; je dirai l’eau qui sommeille et l’eau qui glisse, légère, avec des pieds habiles ; je dirai le vol des papillons poudreux, l’ombre qui s’étend le long des chemins creux, le visage blanc des midis qui rutilent. Flûte, je dirai la trirème d’argent de la lune aux bords des infinis, nageant vers quelque archipel de planètes nocturnes ; la cigale ardente, ô flûte, et les pipeaux fraternellement accordés des crapauds, et l’épi sculpté des vasques taciturnes. Flûte, je dirai la luciole aux yeux clandestinement allumés par les dieux pour être une lampe en des mains de vestale ; la muse qu’éveille un écho du passé, son rire dansant et son pas nuancé, ses talons étroits revêtus de sandales ; et puis je dirai pour les belles-de-nuit mes pâles désirs, mon nostalgique ennui, et tout ce qu’apporte une peine irréelle ; je dirai mes pleurs, mon trouble et mon tourment dans l’âme du soir, douce mortellement… Flûte, âme docile, âme sonore et grêle !