Ma sœur, je ne vous connais pas…

Renée de Brimont

Mirages — 1919

Ma sœur, je ne vous connais pas, vous que mes yeux devinent là-bas dans la demeure fraîche aux portes si bien closes. … Ma sœur d’Alger, ma sœur, vos yeux noirs ne furent jamais le double miroir que de très peu — oh ! de très peu de choses : ce pan du ciel… ce jardin plein de roses… Et moi je songe à vous, à vos soucis légers qui n’iront jamais, jamais voyager plus loin, par-delà cette Alger dont la mer vient baigner le luxe et la molle indolence ; car des coutumes tissent autour de vous comme un minutieux réseau jaloux de menus soins, de vigilance, et de soumission, et d’ombre, et de silence ! Et vous, ma sœur qui ne m’êtes rien, vous ignorez aussi pourquoi je passe, ce soir, avec une âme avide et lasse… Vous ne connaissez rien des séculaires lois qui glissent une autre note dans ma voix, un simple anneau d’or autour de mon doigt, ces lourds anneaux d’argent autour de vos chevilles ; vous ignorez, grasse petite fille, vous que des jeux puérils satisfont mais qui régnez obscurément, selon le rite, vous ignorez notre Occident cosmopolite, notre nostalgie et nos ciels brumeux, nos hâtes, nos secrets, nos jeux, ce que nous portons de rudesse et de flamme, et nos laideurs, et nos beautés, et tout ce que la liberté a fait de nous, les femmes ! Vous ignorez, vous ignorez ce qui nous touche… Pourtant, sachez-le, le voile est en nous que vous gardez, ô ma sœur, sur la bouche ! … Adieu, petits pieds traînant dans des babouches, pots de fard, huiles, parfums, miel doux, paresseuses mains aux grâces stupides, rire enfantin — longs yeux sombres et vides…