J’irai quand le matin

Cécile Sauvage

Tandis que la terre tourne — 1910

J’irai quand le matin a pleuré sur les roses Dans la campagne verte où flûtent les oiseaux ; Le printemps larmoyeur aura, ses mains décloses Laissé choir le muguet aux rives des ruisseaux ; La lumière aura mis sur les feuilles dansantes Cet émail argentin qui rit dans un bel œil Et je verrai tourner sur les plaines en pente La meule du soleil dans ses gerbes d’orgueil. Le jour comme une force ingénue et contente Fera son chemin d’or sur les champs ondulés, La couleuvre luira dans sa fuite glissante, Les ailes mêleront leurs plaisirs envolés. * J’irai, quand le soir tombe au-dessus des fontaines Et verse les rayons de l’espace aux poissons, M’asseoir pleine de nuit sous les ombres hautaines, Attentive au parler silencieux des sons ; Une étoile, quittant son siège de lumière, Traversera le ciel d’un vol rapide et droit ; J’entendrai le crapaud clapper dans la rivière Et le croissant pincé fera son rire étroit. * J’irai devant la mer qui plisse sa surface Et qui cabre ses flots au coup de fouet du vent ; L’azur rose de l’heure enchantera sa face, L’horreur se cachera sous le miroir mouvant. J’irai sur les sommets grésillants de cigales ; Sous mon pied comme un cri naîtra l’odeur du thym ; Le chêne dans la feuille aura tourné la galle, L’abeille attachera ses pattes au butin. En bas je pourrai voir les villes et les plaines Où les fleuves, couchant leurs bandes de clarté, Unissent aux lointains leurs humides haleines : L’infini croupira sur ce pays d’été. * Je marcherai longtemps, l’âme aveugle et penchée, Toujours plus âprement éprise de savoir ; Du beau flanc de l’azur la lumière arrachée D’un geste régulier sur moi fera le soir. Tenant entre mes mains le cœur chaud de la vie, Je sentirai ce cœur palpiter et bondir Et mon esprit cherchant l’empreinte du génie Ne verra qu’un moignon contracté de désir. Sur le cadavre froid de la mort violette, Je laisserai mes doigt se raidir de terreur ; Mais je n’entendrai rien que l’heure et la rainette Qui rafraîchit sa voix dans un fossé de fleurs.